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Moulinsart et Philosophie Magazine réagissent conjointement face à cette crise

Depuis la quarantaine dans Le Temple du Soleil jusqu’au confinement dans Tintin et les Picaros, Tintin, le capitaine Haddock et le professeur Tournesol ont été confrontés à des expériences qui rappellent fort celles que nous traversons aujourd’hui. Grâce à l’expertise de Philosophie Magazine, nous vous proposons de revenir sur ces épisodes en images et d’en dégager le sens philosophique, avec l’aide de Socrate, de Schopenhauer mais aussi de Michel Foucault et d’Anna Tsing.

  • Le courage d’aller au-devant de la contamination, par Martin Legros
  • Survivre au confinement… et aux autres, par Octave Larmagnac-Matheron
  • Agir sous surveillance, par Octave Larmagnac-Matheron
  • Distinguer sorcellerie et science, par Sven Ortoli
  • Ne pas trop écouter les prophètes de malheur, par Sven Ortoli

Le courage d’aller au-devant de la contamination

Par Martin Legros
Si Tintin ose braver la quarantaine, c’est parce qu’il s’agit pour lui de sauver une vie en danger. C’est le courage socratique que partagent aujourd’hui tous les soignants du Covid-19.
Le Temple du Soleil © Hergé / Moulinsart 2020
C’est sans doute parce qu’elle obéit à une logique de la séparation – séparation du pur et de l’impur, de l’ami et de l’ennemi, de la vie et de la mort – que Haddock et Tintin se trouvent confrontés à la quarantaine dans Le Temple du Soleil. Pour rappel, leur ami le professeur Tournesol, qui s’est emparé du bracelet de la momie de l’Inca Rascar Capac, a été enlevé et emmené à Callao au Pérou à bord d’un navire, Le Pachacamac. Alors que Tintin et le capitaine s’apprêtent à monter à bord avec la police locale, deux pavillons, jaune et noir, Québec et Lima dans le code international des signaux maritimes, sont hissés. « Deux cas de peste bubonique à bord ! J’ai ordonné trois semaines de quarantaine », explique le médecin du port. Tandis que Dupond et Dupont, dépêchés sur place, demandent si la « quarantaine » est le nom donné à la fête d’anniversaire du commandant du bateau, Haddock ne s’y trompe pas… Mais Tintin, lui, décide de monter à bord la nuit même pour en avoir le cœur net.
À la lumière de l’expérience du Covid-19, son action pose question. Certes, il soupçonne à juste titre que le médecin du port, un Indien quechua, est complice de ceux qui ont enlevé le professeur pour venger le sacrilège de la momie. Mais il n’empêche… notre héros ne respecte pas l’interdit. Dans ses aventures, le courage de Tintin n’est pas le courage héroïque de celui qui cherche l’immortalité en mettant en jeu sa vie face à l’ennemi, c’est plutôt le courage socratique de celui qui dispose « de la science de ce qu’il faut craindre et de ce qu’il faut oser » (Lachès). En l’occurrence, si Tintin n’a pas peur et ose braver l’interdit de la quarantaine, c’est parce qu’il est convaincu que c’est un mensonge… et qu’il veut sauver une vie en danger. Sa désobéissance s’autorise d’un savoir – plutôt d’un soupçon, en réalité – mais surtout elle procède d’un souci éthique. Il va au-devant d’une contamination personnelle pour éviter la mort imminente d’un autre que lui. C’est le courage socratique que partagent aujourd’hui tous les soignants du Covid-19.

Survivre au confinement… et aux autres

Par Octave Larmagnac-Matheron
Les hommes se regroupent afin de “se garantir mutuellement contre la gelée par leur propre chaleur”. Mais, trop proches, ils se blessent à cause de leurs piquants, soutient Schopenhauer.
L'Affaire Tournesol © Hergé / Moulinsart 2020
Habitués à la tranquillité du château de Moulinsart, Tintin et Haddock n’en reviennent pas lorsque, au retour de leur aventure en Bordurie en compagnie du professeur dans L’Affaire Tournesol, ils découvrent la « petite famille » de Séraphin Lampion, installée dans le salon. Face à eux, dix personnes (et un chat !) entassées les unes sur les autres prennent le café, jouent aux fléchettes et font sécher leur linge, tandis que Nestor est à quatre pattes avec un enfant hurlant sur son dos…
Cette situation de promiscuité paraît néanmoins plutôt bien vécue par la maisonnée. Toute est une question de juste distance, comme le souligne Schopenhauer dans Parerga et Paralipomena (1851). Le philosophe y compare l’humanité à un troupeau de porcs-épics en plein hiver. Dans un premier temps, les mammifères se regroupent afin de « se garantir mutuellement contre la gelée par leur propre chaleur ». Mais, trop proches, ils se blessent à cause de leurs piquants et finissent par s’éloigner. La société fonctionne de la même manière : nous sommes poussés les uns vers les autres à cause « du vide et de la monotonie de [notre] propre intérieur », mais nous ne pouvons supporter les « nombreuses qualités repoussantes et [les] insupportables défauts » d’autrui. Reste donc à trouver la « distance moyenne » par laquelle « la vie en commun devient possible ». Une distance qui, quoique Schopenhauer n’en dise mot, dépend de la personne en face de nous. Avec certains, la cohabitation est plus difficile – le cas Séraphin Lampion en est la preuve. Habile, Tournesol lui laisse entendre que le capitaine serait atteint de scarlatine. « La scarlatine, mais c’est contagieux ça, la scarlatine », s’exclame Séraphin avant de déguerpir avec toute sa mauvaise troupe. Comme quoi, une épidémie peut aussi être un prétexte pour faire fuir les importuns…

Agir sous surveillance

Par Octave Larmagnac-Matheron
Le vrai effet de la surveillance, selon Foucault, c’est que, même lorsqu’il n’y a personne pour l’observer, l’individu “non seulement se croi[t], mais se sa[it] observé, il [a] l’expérience constante d’être dans un état de visibilité pour le regard”.
Tintin et les Picaros © Hergé / Moulinsart 2020
Dans l’album Tintin et les Picaros, Haddock et Tournesol, fraîchement débarqués au San Theodoros, sont accueillis dans une magnifique villa… dont ils se rendent bientôt compte qu’elle est truffée de micros et de caméras. Interdits de sortir sans escorte, les voilà pris au piège sous le regard télévisé des sbires du général Tapioca.
Quel rapport avec la situation actuelle ? Certes, nous sommes tous confinés, mais nous ne sommes pas l’objet d’une surveillance aussi intensive de la part de l’État. Du moins pas encore, mais les choses pourraient changer à l’heure du Covid-19. Le 19 mars dernier, le Comité européen de la protection des données a en effet autorisé les États membres de l’Union européenne à déployer des dispositifs exceptionnels de captation et de traitement des données pour lutter contre l’épidémie. Certains pays, comme l’Italie ou l’Allemagne, ont déjà commencé à utiliser les relevés de géolocalisation des téléphones portables pour mesurer l’efficacité du confinement. Plus radicales, la Corée du Sud, Israël et surtout la Chine – foyer de l’épidémie – se servent du bornage téléphonique pour retracer l’itinéraire des malades afin d’essayer de déterminer (et de prévenir) qui ils ont pu contaminer. En France, de telles mesures – souvent jugées intrusives et liberticides – font débat. Ce qui ne veut pas dire que notre intimité serait totalement à l’abri. En effet, nous n’avons jamais passé autant de temps sur Internet – pour communiquer, tuer l’ennui ou télé-travailler. Une véritable aubaine pour les entreprises qui ont fait de l’extraction et de la vente des fameuses « informations utilisateur » leur fond de commerce. Une logique que la sociologue Shoshana Zuboff désigne sous le nom de « capitalisme de surveillance ». Elle ajoute : « Le moyen le plus sûr de prédire le comportement reste d’intervenir à la source : en le façonnant. » De quoi inspirer certains États en pleine gestion de crise. À ce jeu-là, savoir que l’on est surveillé est parfois suffisant pour imposer à un peuple la discipline. Le vrai effet de la surveillance, soutenait déjà Michel Foucault, c’est que même lorsqu’il n’y a personne pour l’observer, l’individu « non seulement se croi[t], mais se sa[it] observé, il [a] l’expérience constante d’être dans un état de visibilité pour le regard » (Surveiller et Punir).

Distinguer sorcellerie et science ?

Par Sven Ortoli
Pour se dégager de la pensée magique, notait Karl Popper, il faut “laisser nos hypothèses mourir à notre place”.
Les 7 Boules de cristal © Hergé / Moulinsart 2020
La malédiction de Rascar Capac, la momie des Sept Boules de cristal dont la célébrité n’a peut-être d’égale que celle de Toutânkhamon, est gravée sur les murs de son tombeau. Elle avertit que pour avoir violé la sépulture sacrée de l’Inca, sept étrangers au visage pâle seront punis par-delà les mers. « Songez à tous les égyptologues qui sont morts mystérieusement », prophétise un passager du train qui ramène Tintin à Moulinsart.
L’album est prépublié dans les pages du quotidien belge Le Soir en 1943, vingt ans après la mort de Lord Carnavon, le mécène des fouilles de Toutânkhamon, et quatre ans après celle d’Howard Carter, le découvreur du tombeau du pharaon. Une légende de l’époque veut que les archéologues aient succombé à des « pneumonies asphyxiantes » provoquées par des virus qui auraient survécu trois mille ans dans la chambre mortuaire. De leur côté, les sept membres de l’expédition ethnographique Sanders-Hardmuth, découvreurs de Rascar Capac, sont frappés d’une mystérieuse léthargie dès leur retour en Europe : cataleptiques et inertes, sauf à une heure précise de la journée où ils s’agitent désespérément dans leur lit d’hôpital, Ils laissent incrédules et perplexes les sommités médicales appelées à leur chevet. La science ne pense plus, elle cauchemarde. Et les savants sont impuissants. Il faut attendre la fin du Temple du Soleil et la destruction de sept statuettes de cire à l’effigie de l’expédition pour que l’envoûtement cesse instantanément. Les lois de la magie ne sont pas celles de la physique. Les unes ne sont pas préjudiciables aux autres, sauf lorsqu’elles se superposent et que, face à la peur, la pensée magique se déguise en pensée scientifique. Pour se dégager de la pensée magique, notait le philosophe des sciences Karl Popper, il faut « laisser nos hypothèses mourir à notre place », autrement dit être capable de les soumettre à une méthode, discutable, réfutable. C’est sur ce point que semblent aujourd’hui diverger le professeur Raoult et les épidémiologistes qui critiquent l’usage intempestif de la chloroquine. Assumer la réfutabilité des hypothèses scientifiques n’est pas un renoncement sceptique. C’est le seul moyen d’être efficace. Et cela n’empêche pas – Popper encore – qu’« être optimiste est un devoir moral ».

Ne pas trop écouter les prophètes de malheur

Par Sven Ortoli
L'Étoile mystérieuse © Hergé / Moulinsart 2020
Au début de L’Étoile mystérieuse, dans Bruxelles étouffant sous une chaleur accablante, Tintin remarque dans le ciel nocturne une étoile anormalement brillante. À l’observatoire où il se rend aussitôt, l’astronome Hippolyte Calys lui apprend, calculs de son assistant à l’appui, que l’étoile est un astéroïde que sa trajectoire conduit droit vers la Terre. La collision aura lieu le lendemain matin à 8 heures 12 minutes et 30 secondes : « C’est moi qui ai déterminé l’heure à laquelle se produira le cataclysme, demain je serai célèbre », se réjouit le savant. Plus tard, Tintin voit Philippulus, ancien collaborateur de Calys devenu prophète, parcourant les rues de la capitale belge en annonçant à grands coups de gong que « la fin des temps est venue ». Les calculs s’étant révélés faux, et la fin du monde, repoussée sine die, Tintin part en exploration pour retrouver les restes de la météorite  dans l’Arctique. Il y découvrira une île aussi provisoire que mystérieuse peuplée d’araignées monstrueuses et de champignons géants blancs mouchetés de rouge.
Il ne faut pas toujours se moquer des prophètes, il faut juste choisir les bons. « La prophétie du malheur, écrit le philosophe Hans Jonas, est faite pour éviter qu’elle ne se réalise ; et se gausser ultérieurement d’éventuelle sonneurs d’alarme en leur rappelant que le pire ne s’est pas réalisé serait le comble de l’injustice ; il se peut que leur impair soit leur mérite. » Cela ne marche pas à tous les coups comme le savait Cassandre : voilà plusieurs décennies que des épidémiologistes annoncent une pandémie à venir. Mais contrairement aux grands tremblements de terre auxquels se sont préparés la Californie ou le Japon, les démocraties occidentales se sont révélées hébétées. Voilà aussi plus d’une décennie que le philosophe Jean-Pierre Dupuy avertit que « la catastrophe a ceci de terrible que non seulement on ne croit pas qu’elle va se produire, mais qu’une fois produite elle apparaît comme relevant de l’ordre normal des choses ». Lorsque la catastrophe du Covid-19 sera derrière nous, nous verrons si Dupuy a raison. En attendant, on peut se demander avec l’anthropologue Anna Tsing « que faire quand votre monde commence par s’effondrer ? » Dans Le Champignon de la fin du monde, son très bel essai sur les matsutake, champignons prisés des gourmets et premiers végétaux à pousser sur les ruines d’Hiroshima, elle répond : « Moi, je pars me promener, et, si j’ai vraiment de la chance, je trouve des champignons. » Nous aussi, nous irons nous promener. Mais en prêtant un peu plus attention aux champignons et aux histoires de survie qu’ils racontent.
18 commentaires
ou pour écrire un commentaire.
alvimassilia
16/05/2020 à 19:23
une superposition très encourageante des aventures de Tintin sur l'actualité.
alvimassilia
11/05/2020 à 09:54
réjouissant
leo230568
17/04/2020 à 20:55
Merci beaucoup pour l'admission au groupe. Le site me plaît énormément.
Grand Merci et je vous souhaite tous une bonne santé. 🍀👍😂
shamrock
31/03/2020 à 17:56
Félicitations pour ce très beau travail. Merci beaucoup pour l'éclairage apporté. Pourvu que cela en appelle d'autres car c'est très enrichissant. Et merci à Tintin pour tout ce qu'il nous fait vivre dans ses aventures.
guyeve
31/03/2020 à 11:18
Excellent.
isidore
31/03/2020 à 09:55
Bravo 🙏
leblon6
31/03/2020 à 08:59
bravo tintin.un jour,on ira aux champignons sur internet !!!
jtouzalin
31/03/2020 à 08:33
Bonjour. Très enrichissant propos. Continuez. Merci.
tgbow
31/03/2020 à 08:02
Très intéressant. Merci.
81985
31/03/2020 à 01:51
Excellente analyse qui donne envie même pour la 1000ème fois de relire la collection fabuleuse d'herge.
faust1
30/03/2020 à 22:01
génial, merci
goutchou
30/03/2020 à 20:47
Merci!
Très beau travail de recherches et d’analyses au travers de la richesse des collections d’Hergé.
Un grand BRAVO.
Protégez-vous!
trumbo
30/03/2020 à 20:34
Excellent d'avoir ainsi traité du covid-19 avec philosophie, en convoquant tout à la fois Tintin et les grands philosophes. Bravo.
chicco55
30/03/2020 à 20:33
Merci beaucoup web, amitié à vous !
Chicco
web
30/03/2020 à 20:10
Amitiés à nos amis tintinophiles italiens et espagnols !
xavieror
30/03/2020 à 19:55
Magnifique.
Merci beaucoup.
Salutations de Barcelona.

Xavier
chicco55
30/03/2020 à 19:50
J'ai lu pour la énième fois tous les albums de Tintin!
C'est maintenant au tour de Ric Hochet :-)
Salutations de Gênes (Italie)
archieduc
30/03/2020 à 14:37
...de quoi à faire réfléchir. Intéressant article.
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