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"Tintin et les Picaros" : les dictateurs d'opérette et joyeux guérilleros d'Hergé

Extrait du N°13 du mook Tintin c'est l'aventure | par Claire Frayssinet
"Mussolini de Carnaval", "Grotesque polichinelle" ! Haddock ne manque pas de noms d’oiseaux pour qualifier le général Tapioca, militaire ventru et moustachu qui tient son pays d’une main de fer. Ce pays, c’est le San Theodoros, une république fictive sud-américaine qui servait déjà de décor à L’Oreille cassée, en 1937. Avec Tintin et les Picaros, qui paraît au printemps 1976, le dessinateur plonge ses lecteurs dans l’actualité politique de l’Amérique du Sud. Dans le contexte de la guerre froide, les luttes se succèdent, opposant gouvernements démocratiques de gauche et mouvements de guérilla de tendance marxiste à des juntes militaires anti-communistes. Un contexte complexe. qui rendra difficile la genèse de cette dernière aventure de Tintin.
"Les premières notes datent de 1962… L’élaboration du scénario a été si longue que chaque hypothèse s’est ramifiée en d’innombrables options, entre lesquelles il lui arrive de se perdre", écrit Benoît Peeters dans Hergé. Fils de Tintin, paru en 2016 chez Flammarion. Son dossier s’appelle alors "Tintin et les Bigotudos". En 1962, au moment donc où Hergé imagine cette aventure, le monde a les yeux rivés sur Cuba. Ernesto "Che" Guevara et Fidel Castro ont fait basculer le régime dictatorial de Fulgencio Batista le 1er janvier 1959. Pour les gauches occidentales et le peuple d’Amérique du Sud, les deux hommes incarnent la libération des opprimés. Dès son arrivée au pouvoir, Castro redistribue les terres et mène une politique en faveur de l’éducation et de la santé. Mais le dirigeant qui, à l’origine, se disait non-socialiste, se rapproche de l’URSS après l’épisode de la Baie des Cochons, une tentative d’invasion de l’île par les Américains le 16 avril 1961. Dès lors, il se proclame "marxiste-léniniste pour le restant de [ses] jours". En octobre 1962, des missiles soviétiques sont installés à Cuba, plaçant les deux blocs au bord du conflit nucléaire. Le spectre du communisme fait trembler les États-Unis.

Retrouvailles avec Alcazar

La guerre idéologique a cependant commencé des années plus tôt, lorsque des gouvernements socialistes, accusés de faire le jeu de l’Union soviétique, ont été remplacés par des dictatures militaires. Le président guatémaltèque Jacobo Árbenz Guzmán, par exemple, qui avait entrepris une politique en faveur des travailleurs et des indigènes, est renversé en 1954 par le lieutenant-colonel Carlos Castillo Armas, qui met aussitôt en place une politique de répression. Même scénario en Argentine où, l’année suivante, le général Eduardo Lonardi chasse Juan Péron, élu dix ans auparavant. Nul doute que le terrible Tapioca s’inspire de ces généraux. Une vignette, sur la planche 20, montre Tapiocapolis, où domine la couleur verte des uniformes de la milice qui procède à des arrestations arbitraires. Dans l’album, le dictateur vient de renverser le général Alcazar, vieille connaissance de Tintin et Haddock déjà présent dans L’Oreille cassée et que l’on retrouve dans Les 7 Boules de cristal en 1948 et dans Coke en stock en 1958. Dans Tintin et les Picaros, celui-ci a pris le maquis et mène une guérilla Casquettes, treillis et barbes naissantes, ses partisans évoquent les compagnons du "Che".
© Hergé / Tintinimaginatio - 2022

Régis Debray et la Castafiore

En 1964, les événements se précipitent et la république brésilienne du réformiste João Goulart, accusée de vouloir "cubaniser" le pays, tombe à son tour aux mains des militaires. Si Hergé garde un oeil sur cette actualité, le scénario des "Bigotudos" reste en plan, et le dessinateur s’attelle à un autre projet qui deviendra Vol 714 pour Sydney. Mais en 1967, un événement retient son attention : l’affaire Régis Debray. Le philosophe et militant communiste, parti suivre Che Guevara dans sa guérilla contre la dictature bolivienne, est arrêté et condamné à trente ans d’emprisonnement par un tribunal militaire. La France se mobilise : de De Gaulle à Sartre, les voix s’élèvent pour réclamer sa libération. Celle-ci aura finalement lieu le 23 décembre 1970. Hergé puise dans cet épisode le début de son intrigue : l’enlèvement de la Castafiore, qui, après un simulacre de procès, est condamnée à la prison à vie. Mais comment rendre compte de la complexité de ce qui se joue dans le sous-continent américain ? Dans Hergé intime, François Rivière et Benoît Mouchart évoquent cette difficulté : "Entre décembre 1967 et janvier 1970, Hergé multiplie les variantes de scénario de Tintin et les Bigotudos, rebaptisé finalement Tintin et les Picaros." En attendant, le dessinateur parcourt le monde avec son épouse. En sept ans, il n’a dessiné qu’une vingtaine de planches. "En mai 1974, comme saisi de remords, Hergé renonce à prendre des vacances pour se consacrer à l’achèvement toujours différé de la dernière aventure de Tintin, dont il lui reste près d’une trentaine de pages à dessiner", relatent les auteurs.

Un bel imbroglio

Hergé construit donc son histoire autour de la rivalité qui oppose Tapioca à Alcazar. Mais le dessinateur brouille les pistes. Dès la première planche, on apprend de la bouche de Tintin que Tapioca, ce "tyran, cruel et vaniteux", est soutenu par la Bordurie de Plekszy-Gladz, dictateur à grosse moustache qui apparaissait dans L’Affaire Tournesol (1956) et Les Bijoux de la Castafiore, une référence à peine déguisée à Staline. De leur côté, les Picaros d’Alcazar, bien que leur nom évoque les Tupamaros, les guérilleros d’inspiration castriste qui mènent la lutte armée contre la dictature uruguayenne de Juan María Bordaberry, sont à la solde de la multinationale américaine International Banana Company ! "Un bel imbroglio, comme vous le voyez !" assure Tintin. Et il a bien raison. Car derrière cette "grande puissance commerciale et financière" supposée soutenir les Picaros se cache une référence à la United Fruit Company, une société bananière américaine qui détient le monopole de la production et de l’acheminement des fruits au Guatemala (elle inspirera d’ailleurs le terme de "République bananière" pour qualifier des régimes corrompus et autoritaires).
Pour préserver sa mainmise sur les terres et échapper à la réforme agraire envisagée par le président de centre gauche Jacobo Árbenz Guzmán, la compagnie s’est alliée à la CIA pour porter au pouvoir la junte militaire de Carlos Castillo. Ce coup d’État de 1954 eut pour conséquence immédiate l’exécution de milliers d’opposants, engendrant par ailleurs une guerre civile de trente ans qui fera près de 200 000 morts et disparus.

Des guérilleros décimés

En janvier 1973, dans un entretien accordé à Bruno Duval et cité par Benoît Peeters, le dessinateur explique son projet : "Mon prochain album s’appuiera sur des éléments réels. Bien sûr, l’affaire Régis Debray, j’ai suivi ça à l’époque. C’est ça et ce n’est pas ça… […] C’est l’atmosphère qui m’a inspiré : tout ce qui se passe en Amérique du Sud. Le Brésil et la torture, les Tupamaros, Fidel Castro, le "Che"… Sans même dire où vont mes sympathies. J’ai évidemment de la sympathie pour Che Guevara… et puis, en même temps, je sais qu’il se passe des choses affreuses à Cuba. Rien n’est blanc, rien n’est noir !" Mais la situation s’aggrave sur le continent. Le 11 septembre 1973, l’appel radiophonique du président chilien Salvador Allende, depuis le palais de la Moneda, à Santiago, quelques instants avant sa mort, bouleverse l’opinion. Dès son arrivée au pouvoir, Pinochet procède à des milliers d’assassinat et d’enlèvements. En 1976, le putsch du général Videla, en Argentine, donne lui aussi lieu à des exécutions de masse. À cette époque, les deux pays scellent un accord avec le Brésil, l’Uruguay, la Bolivie et le Paraguay pour éliminer les opposants. Avec le soutien des États-Unis, l’"Opération Condor" lâche ses "escadrons de la mort" et instaure une politique de terreur à l’échelle du continent. Le bilan de cette répression, établi dans les années 1990 suite à la découverte des "Archives de la terreur", est estimé à environ 50 000 assassinés, 35 000 disparus et 400 000 prisonniers. Dans ces circonstances, Tapioca, le dictateur d’opérette brossé par Hergé, peine à faire rire, et le fait qu’Hergé renvoie dos à dos les guérilleros et les juntes militaires heurte les sensibilités. Certes, le régime cubain s’est durci. Fidel Castro concentre tout le pouvoir entre ses mains et musèle toute contestation en emprisonnant les opposants au régime. Mais partout ailleurs, les guérillas de la gauche anti-impérialiste sont décimées.

Hergé attaqué par la presse de gauche

Les auteurs d’Hergé intime justifient la position du dessinateur : "Ce qu’Hergé condamne, c’est l’idéologie sous toutes ses formes, parce qu’elle aboutit souvent au totalitarisme, qui écrase l’individu au nom de certitudes imposées par l’autorité de quelques-uns. L’expression de ce désenchantement sera mal comprise." C’est le moins que l’on puisse dire. Hergé est conspué, traité de «"fasciste". Le journal Révolution s’en donne à coeur joie : "Hergé est le Gérard de Villiers de la bande dessinée. Une différence de degré dans la saloperie réactionnaire qui tient à la différence des genres, mais l’intention est la même." Deux ans plus tard, le dessinateur enfonce le clou. François Rivière et Benoît Mouchart rapportent que, lorsqu’un journaliste l’interroge sur ce qu’il pense de Pinochet, Hergé répond : "Je me refuse à juger. Car j ne dispose d’aucune information vraiment objective qui pourrait me permettre de porter un jugement. Tout ce que l’on sait de lui provient de sources partisanes, les uns farouchement contre, les autres farouchement pour. Prendre parti, dans un cas comme celui-ci, et comme dans des quantités d’autres cas, relève uniquement du sentiment ou même de la passion, et non de la raison." Un propos que les deux auteurs nuancent aussitôt : "S’il ne s’engage pas politiquement, il reste profondément humaniste et n’hésite pas à prendre la plume lorsqu’il réprouve une injustice." Tintin continue néanmoins de conquérir ses fans et, en dépit de l’accueil critique réservé à l’album, celui-ci se vendra à un million et demi d’exemplaires.
Cet article est extrait du N°13 du mook Tintin c'est l'aventure actuellement en kiosque, en librairie et sur boutique.tintin.com.
© GEO - © Hergé / Tintinimaginatio - 2022
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