Bande dessinée : Beaux Arts ou Alph'Art ?
L'Alph-Art, oeuvre inachevée, imaginé par Hergé pose la question de la place et de la valeur de l'oeuvre contemporaine dans le monde de l'art. Le concept de l'Alph-Art - réaliser des oeuvres d'art sur la seule base des lettres de l'alphabet - examine la frontière entre l'art et le non-art. 25 ans plus tard, la BD titille le monde de l'art avec un nouveau record...
Un record !
Une gouache de Hergé, estimée à 280.000 euros, a finalement été attribuée à un vendeur anonyme pour 764.000 euros. Cela se passait le samedi 29 mars à la galerie parisienne Artcurial. L'œuvre mise aux enchères représente une scène de Tintin en Amérique et elle a servi pour la couverture de l'album. Ainsi a été établi un nouveau record de prix de vente, attaché à une œuvre issue de la bande dessinée.Hergé et Franquin sur les traces des peintres Van Gogh et Picasso, dont les œuvres atteignent des sommes phénoménales ? Peut-être. En tout cas, nous vous proposons quelques éléments de réponses.
Le 9ème Art
C'est en 1964 que le dessinateur Morris, créateur de Lucky Luke, inaugura une rubrique d'histoire de la bande dessinée dans le journal Spirou. A l'occasion, il inventa l'appellation " neuvième art ". La bande dessinée se voyait hissée au niveau des beaux arts, après le cinéma (7ème art) et la télévision (8ème art), qui s'étaient ajoutés, au XXème siècle, aux arts datant de la plus haute Antiquité : l'architecture, la peinture, la gravure, la sculpture, la musique et la danse. A partir de ce moment, le grand public commença à regarder d'un autre œil les " illustrés " (c'était le nom que l'on donnait à un magazine comme Tintin). On admit que les dessinateurs de bande dessinée étaient aussi des artistes. Les peintres américains Andy Warhol et Roy Lichtenstein considéraient Hergé comme leur égal. Dans le père de Tintin, ils saluèrent celui qui avait su donner ses lettres de noblesse à un art populaire.
Un album prémonitoire
Lorsqu'il choisit le, monde de l'art pour thème de l'album Tintin et l'Alph'art, Hergé faisait preuve d'esprit prémonitoire ! Il désirait certainement brosser un portrait sans concession du monde des collectionneurs, mais imaginait-il qu'un jour ses œuvres se trouveraient, elles aussi, au centre de spéculations ? Amateur d'art lui-même, Hergé devait bien se faire une petite idée des mutations de la bande dessinée. Il avait pu observer combien les chasseurs d'autographes faisaient place à des collectionneurs d'éditions originales - signées par l'auteur, de préférence. Historiquement, Tintin au Pays des Soviets est le premier album de bande dessinée à avoir fait l'objet d'intenses tractations entre les collectionneurs - bien avant que l'on ne parle de " 9ème art ".
Des albums aux planches originales
Reconnaissons-le : longtemps, les éditeurs ne montrèrent pas un immense respect pour les planches originales des bandes dessinées qu'ils publiaient... pas plus que certains auteurs, d'ailleurs. Dans un élan de générosité, nombre d'entre eux distribuèrent leurs originaux à des amis, des admirateurs, des connaisseurs parfois. C'est ce qui est arrivé à la gouache de Hergé : en 1930, il l'offrit à une vieille dame, qui l'enferma dans une malle (ce qui en dit long sur le respect qu'elle éprouvait pour ce cadeau !). En 1980, un homme d'affaires étranger acheta ce dessin de Tintin en Amérique, avant de le revendre, 28 ans plus tard. Le commerce des originaux (albums et planches) prit une réelle extension à partir des années 1980, sans atteindre des prix inaccessibles - sauf exception pour les oeuvres d'auteur, soucieux de leur patrimoine. Ert Hergé faisait partie de ceux-là.
Les zéros de l'Alph'Art
Aujourd'hui, de plus en plus d'auteurs de bande dessinée refusent les demandes de dessins sur une feuille volante. Ils savent très bien que, le jour même parfois, ce dessin se retrouvera en vente, notamment sur le site e-Bay ! Les amateurs résistent de moins en moins bien, face aux spéculateurs. Avec tous les risques que comporte cette évolution. Le marché du faux est en pleine explosion. On connaît des officines, où l'on fabrique de fausses planches (identiques à l'original, dont on a perdu la trace). A Bruxelles, on ne compte plus les ex-libris prétendument signés par leur auteur, alors que la signature a été imitée par un faussaire ! Outre les faussaires, il y a les " experts " plus que douteux, prêts à authentifier un faux... Tous ces " zéros " du monde de l'art causent un tort énorme aux marchands honnêtes et pourrissent une activité normalement dédiée au beau et au bon.
Deux marchés qui s'ignorent
Cette fois, plus de doute : la bande dessinée a rejoint la peinture dans le monde du marché de l'art. Les planches originales n'atteignent pas encore les cotes attribuées aux tableaux de grands maîtres, mais tout donne à penser que rien ne sera plus comme avant. Petit bémol : seul le public européen semble concerné par cette évolution : ni les Américains, ni les Japonais ne surenchérissent dans les salles de vente. Et cependant... Aux Etats-Unis a eu lieu un énorme travail de classification et de restauration des comic books et des comic strips quotidiens. Les dessins de Milton Caniff (Terry et les Pirates, Steve Canyon) atteignent des valeurs véritablement insensées. Un seul dessin de Floyd Gottfredson, qui dessina les bandes quotidiennes de Mickey ? Mise à prix : 50.000 dollars ! On peut donc prévoir que lorsque les deux marchés, européen et américain, ne s'ignoreront plus, une nouvelle ère du marché de l'art s'ouvrira devant nous.

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