La peine de mort est très vivante...

L'Oreille cassée (1937) - Page 20

Malgré les interventions répétées d'organisations internationales, la peine de mort est encore appliquée dans de trop nombreux pays. Pour avoir affronté cette menace à plusieurs reprises, Tintin a son avis sur la question. Tour d'horizon de cette peu glorieuse pratique...



Rétablie en 1976 aux Etats-Unis, la peine de mort semble plus vivante que jamais...


Rien que dans le courant de l'année 2007, quelque 1 252 exécutions ont été recensées dans 24 pays et au moins 3 347 condamnations à mort dans 51 pays. Ce chiffre est, sans doute, inexact, car il ne tient pas compte d'exécutions qui se sont déroulées à l'abri des médias. Tout le monde s'y met. Non seulement les Etats, mais aussi les terroristes usent de mises à mort, parfois très médiatisées, comme celle du journaliste Daniel Pearl, « condamné à mort et exécuté » (en réalité, assassiné) en direct à la télévision par des musulmans, à Karachi (Pakistan), le 1er février 2002. Ce faisant, les terroristes ont mis en lumière le goût morbide des êtres humains pour la mort mise en spectacle : la vidéo de l'assassinat de Daniel Pearl est une de celles qui a été le plus regardée sur Internet !



Un spectacle, vraiment ?


La peine de mort continue à être appliquée régulièrement. Pour 2007, le « hit parade » est clair et a pu être établi par Amnesty International. On y apprend que plus de 470 exécutions ont eu lieu en Chine. L'Iran se situe en deuxième place : plus de 317. Suivent : l'Arabie saoudite (143), le Pakistan (135), les Etats-Unis (42), l'Irak (33), le Vietnam (25)... L'Ethiopie ferme le ban, avec une exécution connue. Aujourd'hui  -  sauf dans des pays tels que la Chine, l'Iran et l'Arabie saoudite  -  la peine capitale est exécutée loin des regards de la foule. Mais jusque dans les premières années du 20ème siècle, la décapitation des condamnés français attirait les foules, ainsi que les pendaisons, en Angleterre. Si l'on remonte dans le temps, les exécutions de Louis XVI et de Marie-Antoinette (1793) donnèrent lieu à des mises en scène dignes de la Star Academy, une habitude héritée depuis la nuit des âges. Car l'exécution capitale doit servir d'exemple. Elle fait peur, tout en attirant l'attention des gens honnêtes qui gagnent ainsi l'impression que « justice est faite ».

Le journaliste Daniel Pearl

Un coeur invaincu - Film sur la vie et la mort de Daniel Pearl

Action organisée par Amnesty International aux Etats-Unis
Une affirmation de puissance


En disposant de la vie des autres, un chef d'Etat ou de tribu fait étalage de sa force. Satisfaisant les plus bas instincts de ses sujets, un souverain offre un spectacle, qui n'est pas sans rappeler la mise à mort des gladiateurs dans les arènes romaines. Par la même occasion, il donne à réfléchir à ceux qui ne partagent pas les opinions des puissants. Plus la mise à mort est horrible, plus elle incite à ne pas agir contre l'ordre établi. Spectacle il faut ? Spectacle il y aura ! Avant la Révolution française, les meurtriers encourent la pendaison ; mais s'ils sont de noble extraction, on les décapitera à la hache ou à l'épée. Ils ne doivent pas avoir commis de crimes pour en arriver là : il suffit qu'ils déplaisent au Roi. Ce fut le cas d'Henry VIII d'Angleterre, qui envoyait au billot plusieurs de ses femmes et de ses intimes ! Le bûcher a consumé des milliers d'existences. Leur seul crime ? S'être opposés à l'Eglise, tant catholique que protestante. On dénomma un peu facilement « hérétiques » ceux qui dérangeaient les idées en place.



Un catalogue d'horreurs


L'écartèlement eut aussi son succès. On sait que la reine Brunehilde le subit, après qu'elle fût tombée aux mains de sa rivale, la reine Brunehaut : la malheureuse fut attachée à quatre chevaux, lancés vers les quatre points cardinaux. L'assassin du roi Henri IV, François Ravaillac subit le même sort, après avoir enduré les pires tortures. Aux faux monnayeurs était réservée la plongée dans l'huile bouillante. Mais on appliqua ce traitement à des cuisiniers soupçonnés de vouloir empoisonner le seigneur qui les employait. Sous Louis XIV et Louis XV, les juges français condamnèrent les bandits de grand chemin à la roue, appelée aussi estrapade. Le condamné était attaché, bras et jambes écartés, à une roue de charrette. Le bourreau leur brisait les membres à coups de barre de fer. Il y eut aussi le supplice des oubliettes : le condamné était jeté au fond d'une fosse étroite et y attendait la mort, dans les supplices de la faim et de la soif. Certains ont été enfermés dans des sarcophages, transpercés par des pointes de fer qui les transperçaient, une fois le sarcophage refermé.

Pendaison 1902

Martyre de St Hippolyte 1470-1475
Une imagination sans borne


Pour tuer ses semblables, l'homme n'a jamais été à cours d'imagination. Combien de condamnés n'ont-ils pas péri noyés, enfermés dans un sac ficelé, ou enterrés vivants ? Le conquérant Gengis Khan (1162-1227) avait la réputation de faire enterrer ses ennemis jusqu'au cou, puis de lancer une harde de chevaux, qui leur fracassaient le crâne... On a beaucoup étranglé dans le monde : jusqu'à la fin du régime du Général Franco, en Espagne (1975), c'était, avec le passage par les armes, une des peines de mort les plus appliquées.



Quoi de neuf ?


Dans le cas de la peine de mort, il y a cependant des constantes. Sous l'Ancien Régime (avant la Révolution française), seuls les nobles et les rois déchus avaient droit à une mort « propre » : ils étaient décapités à la hache ou à l'épée. Une mésaventure que faillit connaître Tintin dans Le Lotus bleu. Cette triste pratique existe encore dans des monarchies archaïques, comme l'Arabie saoudite. Elle fut aussi pratiquée par les nazis, qui réservaient la décapitation aux femmes, refusant de les fusiller comme les hommes !La guillotine a pris le relais de la hache. Due à un certain docteur Joseph-Ignace Guillotin, qui en défendit le principe dès octobre 1789, la « louisette » (autre nom de l'engin de mort) : « Le couteau tombe, la tête est tranchée à la vitesse du regard, l'homme n'est plus. À peine sent-il un rapide souffle d'air frais sur la nuque », annonça-t-il à l'Assemblée constituante.

Le Lotus bleu p16

Genghis Khan
L'origine royale de la guillotine


Le 6 octobre 1791, l'assemblée législative française décréta : « tout condamné aura la tête tranchée ». La description du docteur Guillotin mit du temps à être concrétisée : la première exécution par « guillotine » eut lieu le 25 avril 1792 ; le condamné s'appelait Nicolas Jacques Pelletier. Contrairement à ce que l'on croit trop souvent, ce n'est pas le docteur Guillotin qui construisit la « guillotine ». Jusqu'à la fin de sa vie (1814), il regretta de n'avoir jamais été invité à assister à une exécution ! Et précisons qu'il ne mourut pas victime de son invention : une septicémie eut raison de sa santé. Le vrai constructeur de la « guillotine » est un Prussien, Tobias Schmidt, plus connu par sa vraie spécialité : la construction de clavecins ! C'était un ami du bourreau de Paris, Charles-Henri Sanson. Ce dernier prétendit que l'adjonction d'une lame oblique, de préférence à une lame horizontale (moins efficace), lui avait été suggérée par le roi Louis XVI, fervent bricoleur. D'où, l'autre nom de la guillotine : la louisette. Le monarque put vérifier sa théorie par lui-même : il fut guillotiné le 21 janvier 1793... La France, mais aussi la Belgique, la Suède, certains cantons suisses et l'Allemagne adoptèrent la guillotine.



Exécution par les armes


Tintin en sait quelque chose : le passage par les armes est une peine de mort universellement répandue. Relisez vos classiques : Les Cigares du Pharaon, L'Oreille cassée, Tintin chez les Picaros (mais ici, ce sont les Dupond-Dupont qui font face au peloton d'exécution) !A ce propos, on relèvera que toute avancée technologique a permis de mettre au goût du jour des pratiques ancestrales. Ainsi, l'exécution par un peloton d'exécution armé de fusils a remplacé les archers, chargés de percer de flèches le condamné à mort. Une représentation de cette méthode a survécu dans l'imagerie présentant la mort de saint Sébastien, personnage mythique. En fait, le seul mode d'exécution qui n'a pas traversé les siècles, c'est le supplice de la crucifixion. Abondamment utilisé par les Romains, on ne signale que quelques cas sporadiques au cours de l'Histoire plus récente. Le pal (on asseyait le supplicié sur un pilier à bout pointu qui, pénétrant par l'anus, remontait peu à peu vers le cœur, assurant une mort lente et horrible) a connu un certain succès dans les royaumes africains, notamment à l'époque du « Napoléon » zoulou, Shaka Zulu (1787-1828).

Les Cigares du Pharaon p28

L'Oreille cassée p20

Tintin et les Picaros p60

Guillotines françaises - A gauche de 1792 - A droite: de 1872

Un exemplaire du modèle Berger 1872 construit vers 1890
A nouvelles techniques, nouvelles morts


Avec l'introduction de l'électricité apparut la chaise électrique. Utilisée pour la première fois en 1890, elle a été adaptée par plus de 25 états américains (et aux Philippines, de 1924 à 1976) jusqu'en 2002 environ  -  ce type d'exécution n'a pas été formellement supprimé ; on lui a substitué l'injection létale, plus « moderne », qui apporte désormais la mort aux condamnés américains.


Elle a porté plusieurs surnoms :
La Sally qui donne des frissons
La vieille fumeuse (http://en.wikipedia.org/wiki/Old_Smokey)
Vieil éclair (http://en.wikipedia.org/wiki/Old_Sparky)
http://en.wikipedia.org/wiki/Yellow_Mama
Cruelle Gertie (http://en.wikipedia.org/wiki/Gruesome_Gertie).


Les condamnés peuvent toujours demander à être exécutés par l'électricité. Certains Etats américains ont multiplié les modes d'exécution : pendaison, peloton d'exécution (voyez Tintin en Amérique), chambre à gaz (la plus célèbre exécution selon ce moyen est liée au nom de Caryl Chessman, exécuté en mai 1960.



Une histoire de la peine de mort ?


Au cours de l'histoire de l'homme, donner la mort a pris plusieurs visages. Il y a le crime pur et simple, tel qu'il est symbolisé par le mythe de Caïn et Abel et par d'autres crimes sanglants contenus dans les religions et mythologies du monde entier. Depuis que l'homme vit en groupe ou en tribu, il a pris soin de défendre son territoire contre les agresseurs. Le moyen le plus direct et définitif consiste à tuer son ennemi ! C'est tellement vrai que l'esclavage est apparu, à ses débuts, comme un adoucissement du sort réservé aux vaincus. Autrefois, ils étaient tués purement et simplement. Une autre interprétation de la peine de mort peut être trouvée dans un besoin primitif de justice. Un voleur doit rendre l'objet volé. S'il ne peut le faire, on lui tranche la main, réduite à un ustensile qui a permis le vol. Vu sous cet angle, le crime exige une réparation équivalente : une vie contre une vie. Ce que le Moyen Age a traduit par le formule : « Oeil pour oeil, dent pour dent ».

Tintin en Amérique p35

Exécution appelé le vieil éclair

Une chambre à gaz à Auschwitz
La peine de mort comme moyen de gouverner 


Certains gouvernements peuvent tuer pour d'autres raisons que la « réparation » d'un crime. Très tôt, les sociétés ont défini des actes qui méritaient la mort : l'opposition politique, l'inceste, l'hérésie religieuse... Selon les époques et les pays, certains délits étaient punis de mort... ou ne l'étaient pas. En réalité, la peine de mort a acquis un rôle d'exemple. Avant tout, il s'agit d'effrayer ceux ou celles qui seraient tentés de transgresser les interdits. Le 20ème siècle nous fournit une foule d'exemples de peines de mort exemplatives. C'est l'Union soviétique, où le dictateur Staline faisait exécuter ses opposants politiques. C'est l'Irak aux milliers d'innocents exécutés sur ordre de Saddam Hussein  -  lui-même exécuté par ses opposants, sous le couvert d'un procès fantoche, cornaqué par les Etats-Unis. Ce sont aussi les millions de Juifs envoyés à la mort par le tsarisme russe puis par le régime nazi allemand. Là, il s'agit encore d'une autre variante de la peine de mort : la suppression d'êtres humains, à cause de leur appartenance à une ethnie, comme ce fut le cas pour les Arméniens, décimés par les Turcs ; les Tutsi rwandais livrés à la sauvagerie vengeresse des Hutus ; et tant d'autres... Parfois, la peine de mort est présentée comme un honneur ! C'est le cas des serviteurs, enterrés avec leur roi... pour continuer à le servir dans l'au-delà. Cette pratique a prévalu dans différentes sociétés, par exemple, chez les Etrusques.



La mort, punition religieuse ?


La raison d'être profonde de la peine de mort est la perspective d'une punition éternelle dans une vie après l'exécution. C'est, en tout cas, ce que prétendent les principales religions qui coexistent ou se sont succédées dans l'histoire humaine. Or, là se présente une contradiction. Les religieux nous expliquent que « les voies de Dieu sont impénétrables ». C'est bien Dieu qui juge en dernier recours. Par conséquent, il peut décider d'adopter d'autres critères que les hommes. Dans cette perspective, un condamné à mort peut parfaitement accéder au Paradis ! Où reste la punition ? Les bourreaux font tellement peu confiance aux décisions ultimes de leurs dieux qu'ils se sentent obligés de donner la mort après avoir infligé de terribles tortures.



Mourir ne suffit pas...


Les descriptions de « tourments » (les tortures, comme on les nommait au Moyen Age) ont de quoi alimenter les cauchemars. Ce sont des récits de membres fracassés, de peau arrachée, de langues et d'oreilles coupées, de corps ébouillantés, de plomb en fusion versé dans la bouche du condamné et autres épouvantes, avant le coup de grâce. Ainsi, le supplice de la roue (voir plus haut) s'accompagnait d'un temps de « répit » avant que le condamné ne soit étranglé : selon la gravité du crime, le supplicié attendait quelques minutes ou plusieurs jours avant d'être achevé, assurant ainsi ses juges qu'il souffrirait lourdement. Triste tour d'horizon ? Avez-vous eu le courage de nous suivre jusqu'ici ? Bravo ! Car l'évocation de la peine de mort est plutôt celle des noirceurs de l'âme humaine. Aux dérèglements des criminels répondent des moyens non moins cruels de mise à mort. Et nous n'avons pas évoqué les erreurs judiciaires. En conclusion, n'hésitons pas à remarquer que le principal enseignement de la peine de mort reste la volonté de profiter au maximum de la vie pendant notre passage sur terre. Tout le reste n'est que spéculation....

Torture Roue.jpg
2 commentaires
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nicnol
05/04/2024 à 15:10
Les condamnations à mort "foisonnent " dans les albums de Tintin (je ne compte pas les multiples tentatives d'assassinat qui, elles, pullulent) :

1° Tintin au Pays des Soviets :

a) au peloton d'exécution (p. 81) ;
b) par le Guépéou (p. 120) ;

2° Tintin au Congo :

a) par Muganga, sorcier des Babaorum's (p. 25) ;
b) à nouveau par Muganga au nom de la Société secrète des "Aniotas" ((p. 30-31) ;

3° Tintin en Amérique :

a) au poteau de torture par la "Taupe au… voir la suite
hasdrubal
10/09/2021 à 02:21
Article très instructif, je relève juste une erreur plutôt bête :

> L'écartèlement eut aussi son succès. On sait que la reine Brunehilde le subit, après qu'elle fût tombée aux mains de sa rivale, la reine Brunehaut

Brunehilde et Brunehaut sont en réalité deux appellations pour une même personne, sa rivale était Frédégonde.
Ce serait bien de corriger ca je pense (vous pourrez supprimer mon commentaire) mais à part ca, je vous remercie pour l'article !
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