La vraie chasse au faux !

L'Oreille cassé (1937) - Page 57

Alors qu'il travaillait à l'intrigue de « Tintin et l'Alph-Art », se déroulant dans les milieux de l'art et des faussaires, Hergé se doutait-il que son œuvre serait elle-même victime des contrefacteurs ?



Le 29 mai prochain se tiendra la vente Hergé, organisée par Piasa et Moulinsart chez Drouot, à Paris. Les collectionneurs ne se tiennent déjà plus d'impatience. Ils ont raison : des pièces très rares sont remontées à la surface et seront proposées aux amateurs. Grâce à Hergé, la bande dessinée fait une entrée remarquée dans le monde de l'art. Une gouache du créateur de Tintin atteint des prix aussi élevés, voir plus hauts, que des toiles de grands maîtres. Cette évolution s'accompagne d'une mutation du marché des originaux de bande dessinée.



L'arrivée des spéculateurs


Jusqu' il y a peu, les ventes d'originaux se réalisaient dans le monde fermé de la bande dessinée. Des collectionneurs contactaient des libraires spécialisés. Parmi ceux-ci, certains avaient ouvert une galerie et s'inscrivaient dans un réseau essentiellement franco-belge, qui recueillait et vendait des planches et dessins originaux. Parfois des auteurs mettaient en vente leurs travaux, via ce réseau de marchands. Les choses changent. Au regard des prix qu'atteignent certaines pièces dans des ventes publiques et privées, les collectionneurs traditionnels ne peuvent plus participer aux enchères. Aujourd'hui, l'achat d'une planche d'Hergé peut s'assimiler à un investissement. Des gens achètent des originaux dans l'espoir que leur valeur augmentera avec les années. On se souviendra aussi qu'Hergé avait déjà abordé la question des faux fétiches arumbayas dans L'Oreille cassée (1935).



Une chance pour les faussaires ?


A partir du moment où une œuvre d'art atteint des valeurs flirtant avec les 500.000 euros ou plus, elle est susceptible d'inspirer les faussaires. Thibaut Van Houte, expert indépendant qui travaille pour Moulinsart : « Ces trois dernières années, des faux, dont le prix total avoisine le million d'euros, ont été vendus à des gogos. Le commerce électronique intervient, sans doute, pour une part non négligeable dans ce chiffre impressionnant. Mais on a vu des faux s'échanger dans des ventes aux enchères contre des euros, dollars ou livres sterling sonnants et trébuchants... » Les planches faussement originales n'interviennent que pour une part infime dans ce commerce peu ragoûtant. Quand un artiste voit sa cote monter, tout ce qu'il a produit est « aspiré » vers le haut. Dans le cas d'Hergé, on retient surtout les fausses dédicaces dans des albums ou sur des feuilles volantes ; des albums maquillés pour leur donner l'aspect de première édition ; des objets, statuettes et, plus généralement, ce que l'on appelle les « produits dérivés ».

Vente Hergé 2010 - Piasa

Hergé - ML 2010 L'Affaire Tournesol - Crayonné de la planche n°10 partiellement encrée

Hergé - ML 2010 Tintin au Congo - Dessin à l'encre de Chine de 1959

Hergé - ML 2010 Le Crabe aux pinces d'or - version de 1948
Petite histoire du faux


De tous temps, de petits malins ont façonné des faux. Les sculpteurs grecs ont suscité la verve des faussaires : dès qu'un artiste atteint à une certaine renommée, sa signature sur une statue en augmente la valeur. Le Moyen Age vit se développer l'âge d'or du faux. L'Eglise catholique le pratiqua abondamment. Faux évangiles, fausses reliques (certains saints devraient disposer d'une trentaine jambes si tous les tibias « authentiques » l'étaient vraiment !), faux testaments (destinés à accorder à l'Eglise des terres appartenant à des particuliers), etc, etc ! Les visiteurs du Musée Hergé peuvent voir des documents, issus du film d'Orson Welles, Fake, qui ont inspiré Hergé pour le scénario de Tintin et l'Alph-Art, qui évoluait dans le monde du faux en arts. Un travail de faussaire qui traverse le temps et les frontières : la fausse monnaie. Quand n'existaient pas les billets et les pièces, la « monnaie » d'échange consistait en poids réalisés dans un métal précieux ou semi-précieux : or, cuivre... Le truc consistait à ne pas utiliser la finesse de métal annoncée ou de trafiquer le poids. Souvent, ce furent les états eux-mêmes qui répandirent cette fausse monnaie...



« La fausse monnaie chasse la bonne »


Au temps du roi français Philippe-Auguste, grand spécialiste de la monnaie trafiquée, un adage prétendait : « La fausse monnaie chasse la bonne ». Par là, les gens de bon sens remarquaient que la valeur de la bonne monnaie était entamée par l'afflux de fausses pièces. « Il en va de même dans le domaine dans l'univers de la bande dessinée, précise Thibaut Van Houte. Les faux tuent la valeur des vrais objets. On a vu des ventes, à New York, qui présentaient à la vente des faux que l'on peut qualifier de grossiers ». C'est ici qu'il convient de distinguer entre les œuvres de faussaires. Les contrefaçons sont des objets « à la manière de », qui veulent se faire passer pour de l'authentique. Elles concernent principalement les statuettes, les pin's, cravates, t-shirts, matériel scolaire, etc. En 2007, rien qu'à l'île de La réunion, on a saisi pour plus de 2 millions d'euros d'objets contrefaits ! Un faux, au sens strict du terme, relève plutôt de l'écrit ou de l'imprimé. En 2009, on a pu établir qu'un faussaire français avait vendu pour plus de 300.000 euros en fausses signatures d'Hergé !



Vraie histoire d'un faux


Un exemple parmi d'autres ; il date de l'année 2006. Un collectionneur possède deux bustes de Tintin, dit « Tintin au mouchoir » (allusion à la scène de Tintin dans le désert  -  Le Crabe aux Pinces d'Or). Les soupçons du collectionneur se trouvent aiguisés par le fait qu'il se voit proposer un troisième buste, identique et présenté comme authentique. Il prend contact avec le sculpteur... qui établit que, non seulement le troisième buste est un faux, mais que les deux premiers le sont tout autant ! Comment ont-ils décelé les faux ? Outre la mauvaise qualité de la sculpture et de certaines couleurs, il manquait un certificat d'origine et le copyright Hergé/Moulinsart.

Compte-rendus des conférences du journal Tintin

Hergé - ML 2010 L'Etoile mystérieuse - Edition originale de 1942

Les Aventures de Tintin Reporter du Petit Vingtième au Congo - Editions du Petit Vingtième. 1931

Les Aventures de Tintin Reporter du Petit Vingtième au Congo - Editions du Petit Vingtième. 1931
Quelques conseils pratiques


N'achetez jamais un « original » encadré et sous verre. Exigez d'examiner le document lui-même. Le papier a beaucoup de choses à raconter. Ce papier était-il en cours dans les années où aurait été réalisé le dessin ? L'encre : sa composition a changé au fil des décennies, avec l'inclusion de composants synthétiques, notamment. Hergé restait assez fidèle aux marques de papier et d'encres qu'il utilisait. S'il s'agit de brouillons de planches, il faut savoir qu'Hergé multipliait les notes en marge, les essais, des griffonnages, des mémos, au recto et au verso. Un spécialiste du dessinateur peut facilement identifier un trait authentique.



La traçabilité d'un document


Avant toute chose, l'acheteur d'un document de la main d'Hergé s'inquiétera de son origine. Une planche, un dessin ont appartenu, un jour ou l'autre, à Hergé ! Des témoignages existent, d'anciens collaborateurs l'ont vu et peuvent participer à l'authentification de la pièce. A partir de là, on peut remonter la chaîne : ce dessin a-t-il été offert par Hergé à un ami, une connaissance ? Quel est le lien entre cette dernière personne et l'acheteur ? Est-ce un parent, un ami, un collectionneur ? On peut aussi découvrir une origine douteuse : il fut un temps où aucun dessinateur n'imaginait que son travail quotidien atteindrait des valeurs d'œuvre d'art... Des originaux ont été jeté à la poubelle ; d'autres, volés ; certains ont pu être disséminés dans des stocks de vieux papiers, etc. Si on ne peut définit au moins quelques repères dans les pérégrinations d'un document, la méfiance s'impose ! Les œuvres d'art ont aussi leur histoire et leur arbre généalogique...

Hergé - ML 2010 Planches pour 75 et 76 du Sceptre d'Ottokar - Publiée dans Le Petit Vingtième de 1939

Hergé - ML 2010 Lithographie Objectif Lune

Hergé - ML 2010 Les Aventures de Tintin Reporter du Petit Vingtième en Amérique - Editions du Petit Vingtième
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