Comics USA : un monde vraiment à part ?

Tintin en Amérique page 10

A première vue, il y a un monde (et l'océan Atlantique !) entre la bande dessinée européenne et les comics américains. Pourtant, les points de convergence sont nombreux, surtout au travers de l'œuvre d'Hergé.



Nés par hasard ?


Tintin et ses lointains cousins (en bande dessinée) américains sont nés à peu près de la même manière. Dans un journal pour adultes. Et au cœur d'un supplément hebdomadaire, à l'intention des enfants. Chez les Américains, ce supplément paraissait le dimanche, tandis qu'en Europe (principalement la France et la Belgique), les enfants et adolescents trouvaient leur bonheur le jeudi, quand ils disposaient d'un après-midi de congé scolaire. Les grands quotidiens US paraissent 7 jours sur 7, tandis que leurs homologues européens sont dans les kiosques du lundi au samedi. Néanmoins, ce n'est pas un hasard si Tintin, Zig et Puce (avant lui), Snoopy, Terry et les Pirates (ancêtre américain de Buck Danny), Blondie et tant d'autres ont vu le jour dans des journaux pour adultes. Mais il faut tenir compte de certaines nuances.
Terry et les Pirates par Milton Caniff
Pour les enfants ou pour les adultes ?


Nous avons déjà insisté sur le fait qu'à ses débuts, la BD américaine avait des buts commerciaux et pédagogiques (voir, entre autres, notre journal « Quand Hergé allait à l'école »). Il s'agissait de fidéliser les lecteurs d'un journal et les engager à l'acheter chaque jour, mais il fallait aussi satisfaire un public largement illettré.
Le Lotus bleu page 60
Nombre d'immigrants non-anglophones se laissaient séduire par l'image et le dessin. Et c'est ainsi que les comics ont participé à l'alphabétisation des habitants des grandes villes, comme New York, Chicago et San Francisco.
Tintin en Amérique page 46
Contrairement à ce qui se passait en France, les bandes dessinées américaines visaient un public adulte. Ainsi, une série telle que « Terry et les Pirates » paraissait à la fois dans les pages du quotidien (en semaine) et dans son supplément dominical. Mais du lundi au samedi, l'auteur (Milton Canniff) n'hésitait pas à dessiner des dames aux formes et aux allures très suggestives, tandis que le dimanche, elles étaient plus pudiques.
Terry et les Pirates par Milton Canniff
L'explication ? Les suppléments du dimanche s'adressaient aux enfants, qui ne disposaient pas encore de la télévision et des jeux électroniques, et très peu du cinéma !
Le saviez-vous ?


- Le « comic strip » n'est pas toujours comique ! L'expression américaine « comic strip » est née d'une confusion. « Comic » désignait des dessins humoristiques, qui foisonnaient dans les journaux et magazines. Certaines de ces illustrations se sont parfois étendues en plusieurs dessins. « Comic » ou « comics » étant entré dans le langage courant, on continua à appeler « comic » des séries réalistes et parfois dramatiques.


- Le comic strip n'a pas toujours été une « bande ». Le terme « strip » peut se traduire par « bande ». C'est le 15 novembre 1907 que le dessinateur Harry Conway Fisher parvint à convaincre ses patrons du San Francisco Chronicle de publier ses dessins humoristiques de sport en une bande (strip) horizontale, en bas de page. Jusqu'alors, ce type de dessin se retrouvait dans un cadre carré ou vertical, même s'il comportait plusieurs actions. Comme les dessins restaient comiques et étaient dorénavant publiés en une seule bande, l'expression « comic strip » fut appelée à un bel avenir !


- Un Suisse inventa la « bande dessinée »... sans le savoir ! Les comics ne sont pas nés en un jour. C'est quand les auteurs ont introduit le texte dans des ballons que les comic strips ont correspondu à l'image que nous nous en faisons, au 21ème siècle. Mais un Genevois, Rodolphe Töpffer (1799-1846), inventa, dès 1827, la « littérature en estampes ».
Dessin de Rodolphe Töpffer
Il s'agissait de raconter une histoire en images, chacune de celles-ci étant accompagnée de quelques lignes de textes. Töpffer en disait : « Les dessins, sans le texte, n'auraient qu'une signification obscure ; le texte sans les dessins ne signifierait rien ». Sans le savoir cet écrivain suisse avait inventé la « bande dessinée » !



L'abbé et le colonel


On connaît l'importance déterminante de l'abbé Wallez sur les débuts d'Hergé. Le directeur du quotidien Le Vingtième Siècle a eu l'idée d'inclure un supplément, Le Petit Vingtième dans les pages de ce journal au tirage assez confidentiel. L'addition de ces pages destinées aux enfants donna un sérieux coup de pouce aux ventes. L'abbé Wallez, version USA, était un capitaine : il s'appelait Joseph Medill Patterson (1879-1946). Avec son cousin, le colonel Robert Rutherford McCormick, il était copropriétaire des quotidiens Chicago Tribune et New York Daily News, fondé en 1919. L'un et l'autre avaient gagné leurs grades de capitaine et de colonel sur les fronts de la Marne et de la Somme (France), pendant la Première Guerre mondiale.
Joseph Medill Patterson et le colonel Robert Rutherford McCormick
Joseph Patterson crée aussi le Chicago Tribune New York News Syndicate, une structure permettant de vendre des articles, des éditoriaux et des bandes dessinées aux journaux régionaux qui n'avaient pas les moyens de s'offrir des rédactions importantes, des correspondants à l'étranger et des équipes de dessinateurs. A titre d'information, signalons qu'en 1880, les Etats-Unis comptaient 5 000 quotidiens, et entre 1880 et 1890, deux nouveaux titres apparaissaient par jour ! En alimentant cette myriade de titres en comics, le capitaine Patterson assurait des revenus royaux à certains auteurs de comics à succès. Ainsi, en 1922, un auteur (Sidney Smith) était assuré d'un revenu de 100 000 dollars par an, tandis que le 29ème Président des Etats-Unis, Warren Gamaliel Harding (qui occupa ses fonctions de 1921 à 1923) ne recevait qu'un salaire annuel de 75 000 dollars ! Comme pour le Petit Vingtième, l'insertion d'un supplément de comics participa à la hausse des ventes du New York Daily News, qui passèrent, en moins de cinq ans, de 120.000 à plus de deux millions d'exemplaires quotidiens !
Mary Gold et Tintin


Poursuivons par une belle et triste histoire. Nous sommes le 30 avril 1929. La jeune Mary Gold vient de mourir. La cause ? Elle s'est éteinte, rongée par une déception amoureuse. Amoureuse d'un jeune inventeur, Tom Carr, elle l'avait vu arrêté pour escroquerie, le jour de leurs noces. Profondément blessée, elle avait accepté d'épouser le riche banquier, Henry J. Ausstinn. Mais le jour du mariage (un événement qui ne réussissait décidément pas à Mary Gold !), le frère de Tom Carr produisit les preuves de l'innocence du malheureux inventeur. Toute l'affaire était une machination, ourdie par Ausstinn... Réhabilité, Tom Carr voulut épouser Mary Gold. Mais celle-ci, épuisée par tous ces malheurs, se laissa mourir, ayant perdu toutes ses illusions sur le genre humain. Nous vous avions promis une belle et triste histoire... Elle passionna l'Amérique, en cette année de crise économique. Tout le monde pleura la malheureuse jeune femme, dont parlaient tous les journaux. Détail : Mary Gold n'a jamais existé. Sauf dans le comic strip, The Gumps, imaginé par le capitaine Patterson et réalisé par le dessinateur Sidney Smith  -  celui-là même qui obtint un contrat fabuleux (voir plus haut).
The Gumps de 1926
L'histoire de Mary Gold et le salaire faramineux de Sidney Smith (1877-1935) montrent combien la bande dessinée était un élément moteur dans la vente des quotidiens. Le fait que la mort de l'imaginaire Mary Gold soit devenue un événement national réel en dit long sur l'importance de la BD dans le public américain. Un personnage de papier, plus vrai que nature... Cela ne vous dit rien ? Mais, oui, bien sûr ! A l'issue de la publication de Tintin au pays des Soviets, des milliers de personnes vinrent accueillir un Tintin en chair et en os (le scout Lucien Pepermans) à la gare du Nord, à Bruxelles ! L'impact de la BD sur les lecteurs ne se limitait pas aux Etats-Unis... Une différence avec Tintin : créé le 12 février 1917, The Gumps fut publié jusqu'en 1959... et est totalement oublié aujourd'hui.
Savoir « vendre » une bande dessinée et des comics trips ?


Puisque les comics se révélaient tellement importants dans le succès public d'un quotidien, les éditeurs de BD (en l'occurrence, les « syndicates » - voir plus haut) se livraient à une concurrence effrénée pour trouver chaque jour de nouveaux journaux prêts à publier les BD populaires. Pour le lancement de la série Blondie, le 8 septembre 1930, son éditeur, le King Features Syndicate, envoya aux journaux américains... des dessous féminins, avec la note « Gardez-moi ça, j'arrive ! ».
La série Blondie
Il faut savoir qu'à ses débuts, Blondie était une jeune blonde, aux formes très attirantes  -  ce qui montre encore une fois que les comics s'adressaient plutôt à un public adulte et masculin. Mais dès que Blondie apparut dans les suppléments en couleur du dimanche, elle touchait un public plus jeune et familial. Rien d'étonnant à ce que Blondie Boopadoop (c'est son nom de jeune fille !) tombe follement amoureuse de Dagwood Bumpstead, au point de l'épouser, le 17 février 1933. La « sex bomb » devenait une femme au foyer et la mère de deux enfants, Alexander et Cookie. Ouf ! La morale était sauve ! Hergé ne resta jamais insensible à la promotion de son œuvre.
Dépliant Bonjour Monsieur le libraire
Aujourd'hui, dans les ventes Hergé, on redécouvre des dessins, des dépliants, des publicités destinés à augmenter la notoriété des personnages et les ventes des albums.
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