Enchanter... en chantant
Poursuivons l’incursion dans l’univers musical des Aventures de Tintin en découvrant, cette fois-ci, les succès entonnés par nos héros préférés.
Nous l’avons vu dans le précédent dossier, Hergé fait appel à la musique et ce, tout au long de son oeuvre, pour sonoriser ses histoires imagées. Bien entendu, en plus des parties instrumentales, les chansons sont, elles aussi, convoquées. Encore faut-il que les paroles de celles-ci collent à la tonalité du récit. Mais heureusement, dans ce domaine, le répertoire est riche et varié. Si riche et varié qu’Hergé y a puisé les meilleurs titres c’est-à-dire, ceux qui sonnent et qui résonnent, au plus juste, dans son opéra de papier.
Alors, prêt(e)s pour un tour d’horizon de ce tour de chant bien constitué ?
« Soigne tes entrées, soigne tes sorties… »
« … et au milieu, fais ton métier ». Voilà le précieux conseil que Maurice Chevalier prodigua à Johnny Hallyday alors qu’il débutait sa carrière. Chose qu’Hergé a, lui aussi, toujours intuitivement appliqué. En particulier lorsqu’il fit appel à la chanson, pour sublimer ses introductions. Preuve qu’en plus d’être un esprit fin, il était doué d’un sens inné du spectacle et de la mise en scène.
Ainsi, dans L’Oreille cassée, lorsque « L’air du toréador » s’immisce dans les cases du début, c’est bien sûr pour accompagner la routine quotidienne du gardien du musée mais aussi et surtout, pour enclencher le « drame » qui va se jouer, par la suite, sur les planches… euh, dans les planches. Car si « un œil noir (…) regarde » le brave homme, c’est moins celui de la statue vue au premier plan que celui que l’on qualifie – par croyance ou par superstition –, de : mauvais. « C’est de la sorcellerie », confirme-t-il d’ailleurs, lorsque qu’il assiste, en l’espace de quelques cases seulement, à la disparition, puis à la réapparition spontanée, d’un curieux fétiche.
Plus signifiante encore, l’ouverture en fanfare des Dupondt dans L’Or noir. Ici, tous les ingrédients sont réunis pour que la scène d’exposition soit étonnante… ou plutôt, détonante : une pompe à essence, un briquet, un pot d’échappement fumant et pour couronner le tout, le célèbre duo de choc de la police belge qui entonne « Boum ! » de Charles Trenet. Aucun doute possible, l’enquête qui va suivre sera forcément… explosive !
L’astuce musicale fonctionne aussi très bien, en guise de dénouement. Sûrement parce que la chute paraît plus douce lorsqu’elle est savamment orchestrée. Raison pour laquelle, dans Le Temple du Soleil, le capitaine Haddock entonne, à son tour, un air du « Fou chantant ». En l’occurrence : « Le Soleil et la Lune ». Un titre idoine surtout, après qu’une éclipse salvatrice ait mis un terme au supplice du bûcher auquel, lui et ses amis, étaient condamnés. Dans Tintin au Tibet, il renouvelle l’expérience, histoire de terminer en beauté mais surtout, sur une note de légèreté, une aventure particulièrement riche en émotions. Aussi fredonne-t-il, non sans un certain soulagement : « Nous voilà presque au bout de nos peines ».
Hymnes à la joie
Utilisées en cours de récit, après un moment de doute ou de tension, les chansons servent également d’exutoire. Pousser la chansonnette est, en effet, un excellent moyen, pour les personnages, de relâcher la pression. Surtout si l’issue de l'action leur est favorable. Dans ce cas, ce sont de purs témoignages de jubilation. L’expression vive, authentique et spontanée de leurs émotions les plus intenses.
En plus d’être des odes à la joie, ces passages heureux donnent un relief singulier à leurs découvertes. Car pour eux, chaque avancée compte. C’est une bonne nouvelle qu’il convient de célébrer. La preuve éclatante qu’ils sont en bonne voix… euh, voie de résoudre leur enquête. Tintin, en particulier, semble apprécier ces instants de grâce puisque dans L’Etoile mystérieuse et Le Trésor de Rackham le Rouge, il en est lui-même l’initiateur. Pour l’occasion, il interprète des classiques de la chanson française. En l’occurrence : « Sur le pont d’Avignon » et « Ninon je vous aime ». A noter que ces scènes de liesse se pratiquent, le plus souvent en duo ou en trio et, de préférence, sur un pied.
Comment parler d’allégresse sans évoquer « L’air des Joyeux Turlurons ». Cette création originale – pur fruit de l’imagination d’Hergé – est, effectivement, une invitation à la fête. Invitation à laquelle personne ne saurait résister. Pas même Tapioca, d’ailleurs. Le général dictateur de Tintin et les Picaros succombe vite – et même très vite – à ses rythmes endiablés et ce, dès les premières strophes chantées. Comme quoi, la musique adoucit vraiment les mœurs – et les cœurs, aussi.
Plus neutre mais tout aussi efficace – surtout si elle s’accompagne d’un sautillement ou d’un pas de danse –, l’interjection « tralala » est également utilisée à plusieurs reprises par les héros d’Hergé, pour exprimer des bonheurs passagers, plutôt pétillants et guillerets. Ce qui est le cas, par exemple, dans Tintin au Tibet, lorsque le petit reporter se réjouit de l’arrivée imminente de son ami Tchang.
Bien entendu, la gaieté alcoolisée est aussi une excellente raison pour que la musique fasse son entrée. Mais dans ce cas, plutôt que de piocher dans le répertoire des chansons à boire, Hergé préfère accompagner l’ivresse de ses héros par des titres qui reflètent leur personnalité. C’est pourquoi, lorsqu’il se trouve en état d’ébriété, Haddock prend souvent le large de la réalité en entonnant des airs marins enivrants tels : « C’est nous les gars de la marine » tiré du Capitaine Craddock, un des premiers films du cinéma sonore et parlant ; et « Nous irons à Valparaiso », une chanson à virer… ou plutôt, à chavirer qui encourage vivement son interprète à larguer les amarres.
Enfin, la folie douce dispose, elle aussi, d’un registre de circonstance pour pouvoir s’exprimer. A ce titre, les interprétations du professeur Cyclone, dans Les Cigares du Pharaon, sont tout à fait remarquables. Après avoir perdu sa trace dans le tombeau de Kih-Oskh, Tintin le retrouve, en Inde, en train de ramer dans le désert « Sur la mer calmée »… ou plutôt, en forêt mais totalement à contrecourant – et à l’ouest, qui plus est ! Deuxième tentative du malheureux, quelques planches plus tard avec « Non, mes yeux ne te verront plus ». Mais, cette fois-ci, bien qu’elles paraissent délirantes à cet instant précis du récit, les paroles sont en parfaite adéquation avec la situation. Tintin, comme le lecteur, en auront d’ailleurs la confirmation, dans les cases suivantes.
Chansons de geste
Quand elles ne soutiennent pas directement le scénario, les chansons peuvent aussi servir de complément d’objet… ou plutôt d’image direct, voire indirect. Effectivement, Hergé les utilise pour donner à ses lecteurs des indices supplémentaires, de façon à ce qu’ils puissent apprécier pleinement toute les subtilités – y compris celles, impalpables – de l’action dessinée.
Ainsi, dans Tintin au pays des Soviets, le mythique « Au clair de la Lune » a plusieurs effets. En premier lieu, celui d’évoquer le temps qui passe. Ensuite, si Hergé fait chanter son héros, c’est pour souligner l’ampleur de la tâche qu’il lui incombe de réaliser. Car, pour pouvoir poursuivre ses aventures, ce dernier s’est lancé dans un défi tout aussi improbable qu’ardu. A savoir : tailler une hélice d’avion - au canif - dans du bois d’arbre. Rien que ça ! Mais comme impossible n’est pas Tintin, le jeune homme parvient logiquement à ses fins. Et bien sûr, pour finir, Hergé ne pouvait s’empêcher de se rire de la situation puisque son petit protégé réalise ce prodige, dans les conditions d’éclairement justement décrites par la chanson.
Dans Tintin au Tibet, après trois longues cases superposées – qui relatent en peu de mots et d’images les faits –, Hergé laisse le soin au capitaine Haddock d’assurer l’enchaînement avec le tableau suivant. Mais l’homme est fatigué. Du coup, il a besoin de boire une goutte de sa potion magique préférée. Aussitôt dit, aussitôt fait et le voici ragaillardi… et enchanté. C’est donc au pas de charge et en s’égosillant sur une marche militaire intitulée « Le régiment de Sambre-et-Meuse » qu’il tente de motiver les troupes, histoire qu’elles accélèrent le mouvement.
Quoi de plus pittoresque, enfin, que de mettre en scène des chansons folkloriques et traditionnelles pour faire souffler un vent d’exotisme sur les Aventures de Tintin. Dans les histoires qui poussent ses personnages à partir à la rencontre des peuples et des civilisations lointaines, Hergé mise effectivement sur de telles compositions pour donner à ses fresques, une touche de réalisme teintée d’ailleurs.
Ainsi, à la mi-album de Tintin au Congo, de jeunes autochtones à bord d’une pirogue rament de concert sur « Uélé maliba makasi ». Pour l’occasion, Hergé a même transformé cette berceuse africaine en "chant de travail" (ou work song), en séparant chaque syllabe par des tirets, de façon à soutenir leurs efforts et de permettre aux lecteurs, de suivre la cadence ainsi imposée.
Même astuce également dans Le Temple du Soleil. Bien que cette fois-ci, ce sont des noms de divinités qui sont égrenés au fil des tirets : « Pacharurac – Pachacamac – Viracocha ». Chose logique vue qu’ici, il s’agit de les invoquer – et même, de les convoquer – dans le cadre d’un sacrifice rituel. En outre, grâce à ce cœur… euh, chœur de femmes qui bat au rythme des tambours, Hergé offre à ses lecteurs une immersion culturelle dépaysante et à son récit, une dimension ethnographique surprenante.
Comme un air de… déjà vu
Bien entendu (et c’est le cas de le dire), « L’air des bijoux » est incontestablement LE hit des Aventures de Tintin. Ce joyau de l’art lyrique – écrit par Charles Gounod, pour l’opéra Faust, en 1859 – enregistre à lui seul un total de seize occurrences. Autant dire tout de suite, qu’il tourne en boucle durant toute la saga et se voit même joué plusieurs fois, dans certains albums.
C’est ce que les professionnels du secteur appellent : le « matraquage ». En d’autres termes, la sur-diffusion d’un morceau afin que celui-ci entre dans toutes les têtes – et les oreilles –, ou presque. Ce principe fut inventé, dans les années 1950, par Lucien Morisse (alors directeur des programmes de la station de radio Europe n°1), pour imposer l’une de ses jeunes protégées et faire de sa chanson, un succès. C’est ainsi que Dalida, interprète de « Bambino », s’est vue propulsée – en quelques jours, seulement – sur le devant de la scène musicale française.
Pour Hergé, le but n’est pas de promouvoir une artiste mais plutôt de la réduire comiquement à son plus grand « tube ». Elle va donc l’interpréter sept fois en « live » et cinq fois de manière « enregistrée ».
Les lecteurs pourront aussi constater, qu’à force de persuasion – et de répétition, surtout –, elle est même parvenue à faire des émules. Et ce, tant parmi ses admirateurs que parmi ses détracteurs. Aussi, dans L’Affaire Tournesol, le colonel Sponsz entonne machinalement les premières notes de ce morceau de bravoure pour afficher sa bonne humeur du moment. Tandis que le capitaine Haddock, lui, se risque à la chose, dans Objectif Lune et dans Les Bijoux de la Castafiore, pour se moquer un peu plus de l’assourdissante diva. D’ailleurs, dans cet album, il semble avoir le plus grand mal à se défaire de cet air. Celui-ci l’obsède jusque dans son sommeil, au point même d’en cauchemarder la nuit. Et, pour l’occasion, ce n’est pas lui, mais Coco qui persifle la rengaine.
Nous sommes arrivés au terme de ce fabuleux tour de chant. Aussi, en guise de rappel, voici la liste complète des chansons figurant dans Les Aventures de Tintin. Pour la télécharger, c’est par ici.
Textes et images © Hergé / Tintinimaginatio - 2024

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