A la vie, à la mort
Bientôt Halloween. Du coup, pour se mettre dans l’ambiance, tintin.com vous a concocté, ce mois-ci, un dossier franchement mortel !...
Tels les deux côtés d’une même médaille, la vie et la mort s’opposent et se répondent. L’une ne va jamais sans l’autre. Raison pour laquelle, le spectre de la Grande Faucheuse plane souvent au-dessus des âmes qui vivent et qui animent les Aventures de Tintin. En particulier celle du petit reporter. Il faut dire aussi qu’il est plutôt du genre intrépide. Il ne recule devient rien et prend souvent des risques pour résoudre ses énigmes.
Alors comment fait-il pour sortir toujours indemne – ou presque – des pièges funestes que lui tendent ses adversaires ? C’est ce que nous allons, à présent, découvrir…
Symbolique d’une mort annoncée
C’est indéniable, dans les Aventures de Tintin, la mort est omniprésente. Récurrente, aussi. Elle attend le petit reporter au tournant, à chaque instant. Mais heureusement pour lui, elle sonne toujours plusieurs fois avant de frapper. Elle annonce même, très clairement, la couleur en laissant, sur son passage, des signes avant-coureurs qui ne trompent pas. Du coup, Tintin tombe, plus souvent qu’à son tour, sur des têtes de mort… ou plutôt, « des têtes de l’emploi » devrait-on dire. Car, lorsqu’elles apparaissent, le jeune héros comprend aussitôt l’effet funeste du produit ou de la chose sur lesquels elles sont apposées.
Traduction picturale de l’expression latine « memento mori » (en d’autres termes, « souviens-toi que tu vas mourir »), le crâne humain a d’abord symbolisé la mort dans les productions artistiques et littéraires de la période médiévale, avant de devenir un avertissement visuel universellement connu et reconnu. Les premiers à populariser son usage ne sont autres que les pirates. Les brigands des mers s’en sont effectivement emparé, au cours du XVIIIe siècle, pour intimider leurs ennemis. Cette ruse donna naissance au "Jolly Roger", le célèbre pavillon qui les caractérise depuis lors. D’ailleurs, dans Le Secret de La Licorne, c’est grâce à cette tête sur les épaules… ou plutôt, au-dessus de fémurs que le Chevalier François de Hadoque reconnaît le vaisseau de Rackham le Rouge, son infâme rival.
Plus qu’un symbole, les pirates en font un emblème. Ce qui contribue à renforcer durablement l’association d’idées existant entre crâne et mortalité. A la période moderne, il prend la forme d’un pictogramme et intègre la signalisation internationale standardisée afin de signaler tous types de danger. Rien d’étonnant donc à ce que Tintin retrouve cette « forte tête », au pays des Soviets, sur un panneau routier annonçant le passage d’une voie ferrée.
La mort aux trousses
Parce qu’elles sont les points d’orgue du récit, les situations mortelles se succèdent à un rythme effréné. Rien qu’au pays de l’oncle Sam, Tintin s’expose à un festival de réjouissances toutes plus dangereuses et meurtrières les unes que les autres. Des calamités comme s’il en pleuvait. De fait, le jeune héros ne cesse de courir de risques en périls : accident de voiture provoqué, noyade, tentative d’assassinat, poteau de torture, fusillade, chute du haut d’une falaise, pendaison, incendie d’origine indéterminée, supplice des rails, explosion ou encore plongeon involontaire dans un broyeur-malaxeur XXL. Bref, autant d’occasions pour lui d’y laisse sa peau.
Extraits du festival de calamités dans Tintin en Amérique
En même temps, s’il n’y avait aucun danger dans ses aventures, il ne serait pas le héros valeureux que l’on connaît. Car, c’est en risquant, en permanence, la « mise suprême » – c’est-à-dire : le prix de sa vie –, qu’il a acquis ce statut si particulier.
Bien entendu, Tintin est aussi un talentueux « trompe-la-mort ». Et s’il renaît toujours de ses cendres, ce n’est pas parce qu’il est immortel, mais parce que le scénario l’impose. D’une part, parce qu’en tant que héros, il incarne l’espoir et le triomphe face à l’adversité (il se rit donc de toutes les difficultés, y compris celles qui peuvent lui être fatales) ; d’autre part, parce que, sans cette indispensable condition, adieu saga et continuité (précisons ici que la disparition du personnage principal met toujours à mal la dynamique de l’univers narratif d’une série).
Enfin, il convient de noter que les pièges mortels auxquels Tintin doit sans cesse se soustraire ne sont, en réalité, que des allusions visuelles. Des suggestions graphiques fonctionnant sur le principe de causalité. Parce qu’il se trouve dans une situation qui est au paroxysme de sa dangerosité, le lecteur imagine alors les conséquences dramatiques qui pourraient potentiellement en résulter. Grâce à cette approche, aucune scène violente ou choquante n’apparaît dans les cases.
Cadavres exquis
Effectivement, étant donné que les Aventures de Tintin s’adressent à un jeune public, Hergé a toujours pris soin de ménager ses effets – et les sensibilités – pour que ses histoires restent toujours accessibles. Raison pour laquelle la mort se fait plus discrète et subtile encore. Pour cela, l’auteur-dessinateur belge n’hésite pas à jouer sur… ou plutôt, avec les mots, mais sans jamais oublié de les peser. Car, il sait pertinemment que s’ils sont bien choisis, ils font mouche du premier coup. Et sans heurter, ni blesser, qui plus est.
Aussi, dans le premier tome des aventures lunaires, il évoque régulièrement les risques liés à l’expédition spatiale pour maintenir une certaine tension, avant de corser les choses, dans la séquence d’avant décollage. Il use et abuse alors de termes appartenant au champ lexical du danger histoire de faire monter la pression. Il profite aussi de l’effet de groupe et de l’enchaînement cumulatif des propos tenus par ses personnages pour en augmenter l’importance.
Voici ce que cela donne : « c’est avec anxiété que nous suivrons d’ici votre course vers notre satellite. Il est certain que vous allez courir de graves dangers… Un simple court-circuit et c’est l’écrasement sur la Terre ou la Lune, ou la course sans fin dans l’espace. Il y a les risques de l’atterrissage, ou plutôt de l’alunissage. Les météorites qui peuvent vous pulvériser. Tous ces dangers, vous les connaissez et vous avez décidé de les affronter. Mais il y a encore autre chose. (…) Des ennemis pourraient essayer de (…) s’emparer de votre fusée » précise Baxter. Haddock, qui ne manque pas de répartie, apporte lui aussi sa pierre à l’édifice en lançant une tirade sarcastique courte, mais bien sentie : « eh bien, elle promet d’être charmante notre petite excursion ! ». Ce sur quoi Tournesol rebondit et surenchérit, aussi, de façon à porter le coup de grâce : « soyez tranquille, Monsieur Baxter. Plutôt que d’en arriver là, nous préférerions tous nous faire sauter ».
Si Hergé est un as des menaces de mort verbales et détournées, il excelle aussi dans l’humour noir graphique et muet. Pour ce faire, rien de plus simple, il lui suffit d’illustrer la fameuse expression du « cadavre dans le placard ». Du coup, dans Tintin au pays des Soviets, il en cache deux dans la « mystérieuse maison » découverte par son jeune protégé, après que celui-ci ait crapahuté dans la neige. Le premier, sous la forme d’ossements remisés dans l’âtre d’une cheminée ; le second, sous la forme d’un squelette dissimulé dans une d’horloge comtoise qui sonne les 13 coups de midi… euh, de minuit, puisqu’il fait nuit.
Le gag fonctionne à merveille. A tel point qu’Hergé remet le couvert, 24 ans plus tard, dans Objectif Lune. Mais, cette fois-ci, dans une variante scientifique plus légère. Dupont et Dupond pourchassent, dans un couloir, leurs propres squelettes vus aux rayons X. Effet comique garanti. Preuve que le père de Tintin est aussi capable de nous faire… mourir de rire, avec un sujet sensible.
La mort qui tue
Finalement, chez Hergé, la mort est plus souvent une intention hostile qu’une véritable fin en soi. En revanche, quand elle fait son oeuvre, elle n’y va pas par quatre chemins. Dans Tintin au Congo, par exemple, la faune sauvage en sait quelque chose puisqu’elle en fait les frais, aussi bien en genres… ou plutôt, en espèces qu’en nombre. Parmi les victimes : un troupeau de gazelles, un singe, un serpent, un groupe de crocodiles, un éléphant et un rhinocéros. De manière générale, le règne animal est celui qui paye le plus lourd tribut, dans les aventures du jeune héros. Citons d’ailleurs, à titre d’exemple, la mise à mort – et en boîte – du bœuf dans Tintin en Amérique ou encore, le safari improvisé du Temple du Soleil avec les exécutions – contraintes et forcées – d’un condor, d’un boa constrictor et de plusieurs alligators.
Côté humain, si Tintin et ses compagnons d’aventure en réchappent toujours, ce n’est malheureusement pas le cas de certaines figures secondaires. Dans Tintin au Congo, le dénommé Tom se fait ainsi dévorer tout cru par des crocodiles affamés après avoir chuté lourdement d’une falaise. Dans un registre tout aussi accidentel, citons le décès du sculpteur Balthazar. Selon l’article de presse fidèlement retranscrit dans L’Oreille cassée, ce dernier aurait fait preuve d’imprudence en laissant ouvert le robinet de son réchaud à gaz.
Enfin, comment parler de disparitions sans évoquer celles de Boris Jorgen et de Franck Wolf dans On a marché sur la Lune. Le premier succombe à ses blessures après avoir reçu une balle perdue au cours d’une bagarre. Son corps inerte est d’ailleurs le seul à apparaître à l’image, dans toute la saga, et ce, uniquement du fait de l’espace confiné à l’intérieur de la fusée. Il sera tout de même évacué, peu de temps après. Quant au second, il met fin à ses jours pour augmenter les chances de survie de ses coéquipiers (à cet instant précis du récit, les réserves en oxygène de la fusée sont au plus bas) ainsi que pour se racheter de la trahison qu’il leur a fait subir (Jorgen le faisait chanter pour pouvoir s’introduire dans la fusée). Dans le cas de l’ingénieur félon, le mot « disparition » prend tout son sens puisque son sacrifice est traité de manière elliptique. Ainsi, il tire sa révérence, en catimini, entre la fin de la planche 53 et le début de la planche 54. Seule la lettre d’adieu qu’il a laissée derrière lui informe les autres de cette fin tragique.
Tiens, en parlant de fin, nous voici justement arrivés au terme de ce dossier. Le moment est donc venu de vous souhaiter, à toutes et à tous, une joyeuse… ou plutôt, une effrayante veillée de la Toussaint.
Textes et images © Hergé / Tintinimaginatio - 2024

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