Tintin et la découverte des artefacts
À la lecture des albums de Tintin, de facétieux détails nous interpellent : fresques séculaires, statuettes aux usages oubliés et anciens trésors perdus… Rutilantes quincailleries pour les uns, précieux artefacts pour les autres. Ils n’en laissent pas moins indifférents.
Autant d’éléments qui confèrent aux aventures du jeune reporter une profondeur et une richesse rarement égalées en bande dessinée. Comment ne pas s’interroger sur les sources multiples de ces objets étranges – réels ou fictifs, et pourtant si familiers ?
L’univers d’Hergé est un véritable terrain de jeu pour les passionnés d’archéologie et d’histoire. Perfectionniste dans son approche documentaire, l’auteur puise dans les vestiges archéologiques, les magazines historiques, les collections muséales et les récits d’explorateurs pour apporter un vernis de véracité à ses intrigues.
Ce dossier propose d’explorer quelques-uns des artefacts les plus marquants de la saga, en retraçant leur contexte historique et les inspirations qui les ont façonnés. Quand Hergé convoque un mythe, il le transpose dans l’action avec l’espièglerie qui caractérise son œuvre. Vous êtes assailli par un poursuivant comme le fut Tintin en Amérique ? Aucun problème, l’épée de Damoclès va vous sauver la mise !
Oh hisse, moussaillon !
Le goût de Hergé pour les objets anciens est manifeste dans Le Secret de La Licorne. Le trois-mâts qui s’accoquine avec les poissons et les algues en est le plus imposant des artefacts.
Pour créer le modèle de La Licorne, il s'est inspiré de diverses sources, dont des maquettes anciennes, comme celle du Brillant, un vaisseau français du XVIIe siècle, et d'autres croquis historiques. Il a scrupuleusement étudié des navires de l'époque, en particulier ceux de la marine royale française, afin de rendre son modèle aussi réaliste que possible.
En outre, Hergé s'est entouré de spécialistes, tels que le maquettiste bruxellois Gérard Liger-Belair, qui l'a conseillé et a même fourni des maquettes pour parfaire l'authenticité du vaisseau, montrant ainsi un véritable goût pour les objets historiques et un travail minutieux d’archéologie visuelle.
Colifichets et poussières
En fouillant Moulinsart, Tintin se retrouve face à un véritable capharnaüm : armures, vases et statues semblent attendre qu’on les exhume de l’oubli. Ce bric-à-brac, autrefois entreposé par les frères Loiseau, n’est pas anodin : des armures médiévales aux chinoiseries, elle évoque ces cabinets de curiosités du XVIIe siècle où s’amoncelaient merveilles et bizarreries venues des quatre coins du monde, témoins de la soif insatiable de découverte de l’époque.
L’idée du trésor caché ressurgit dans Le Trésor de Rackham le Rouge, où Haddock et Tintin se lancent sur les traces de l’héritage familial du capitaine. Au fil de leur quête, ils découvrent notamment une chapelle dissimulant une statue de Saint Jean l’Évangéliste, vestige du passé médiéval de Moulinsart. Son architecture rappelle les lignes sobres et puissantes des églises romanes, tandis que l’image du trésor enfoui résonne avec les récits de pirates et d’explorateurs du XVIIIe siècle. L’ombre des corsaires plane sur cette aventure, ravivant les légendes d’or caché et de cartes aux mystérieuses indications. « Mille millions de mille sabords ! »
Sous le regard du Sphynx
Dans Les Cigares du Pharaon, Tintin pénètre dans une sorte d’hypogée où reposent des momies étrangement contemporaines : celles de savants ayant osé profaner la tombe du pharaon Kih-Oskh. Tintin et Milou ne sont d’ailleurs pas épargnés par l’effrayante imprécation.
Les Cigares du Pharaon (planche 7, case D1 et planche 8, cases A1 & A2)
Cette scène s’inscrit dans la grande vague d’égyptomanie qui, dès le XIXe siècle, enflamme l’imaginaire collectif, portée par les expéditions archéologiques et la redécouverte des splendeurs antiques. La fascination atteint son apogée en 1922 avec la mise au jour de la tombe de Toutânkhamon, et Hergé s’en fait l’écho à travers des détails saisissants : on y voit, en autres, près des peintures et des hiéroglyphes, une statue d’Anubis. En signe d’avertissement, le vigilant gardien des sépultures s’est emparé de la redingote de l’égyptologue Philémon Siclone.
Guerre de frontières
Pourquoi se contenter d’un simple trésor quand un objet peut porter à lui seul le destin d’un royaume ? Dans Le Sceptre d’Ottokar, l’artefact royal éponyme devient l’enjeu d’un complot aux ramifications historiques. Le sceptre d’Ottokar IV, pièce maîtresse de la salle du trésor syldave, est mis en scène dans un décor de fresques anciennes
Il est un véritable instrument de légitimité politique, car selon la tradition syldave, tout souverain doit le brandir lors de son couronnement sous peine de perdre son trône. Son vol, orchestré par des agents bordures pour faciliter une annexion du pays, fait écho aux tensions géopolitiques des années 1930, notamment l’Anschluss de 1938, où l’Allemagne nazie annexa l’Autriche.
Hergé ancre cette intrigue dans une atmosphère imprégnée d’histoire et de références artistiques. Son nom même, Ottokar, évoque des monarques historiques d’Europe centrale, notamment Ottokar II de Bohême. Ce choix de références souligne la volonté de donner à la Syldavie une crédibilité historique en la rattachant avec des traditions qui, bien qu'imaginaires, résonnent avec celles de l’Europe centrale.
Hergé parsème l’album de références érudites, à l’image de la brochure consultée par Tintin, où figure une bataille inspirée d’une miniature médiévale du XVe siècle. L’attention au détail ne s’arrête pas là : l’écriture syldave, omniprésente sur divers documents, s’inspire du cyrillique et contribue à donner corps à ce royaume imaginaire, ancré dans une Europe balkanique aux résonances encore bien réelles…
Drôle de fétiches
Parlons à présent d'une intrigue qui tourne autour d’une statuette Arumbaya dérobée, se révélant être à la fois une énigme et un objet de convoitise. Vous avez deviné, nous piochons cette fois-ci dans L’Oreille cassée. Hergé met en scène une statuette Arumbaya, inspirée de l’art précolombien, qui devient le cœur d’une intrigue de vol et de convoitise.
Ce faux artefact ethnographique, caractérisé donc par une oreille cassée, évoque les sculptures rituelles des cultures sud-américaines, notamment celles du peuple Chimú. La tribu Arumbaya, bien que fictive, renvoie à l’imaginaire amazonien et renforce l’ancrage exotique du récit. Loin d’être un simple décor, cet objet muséal devient un enjeu narratif central, incarnant à la fois la fascination pour les cultures lointaines et la mécanique du mystère au cœur de l’album. Comme quoi, même une oreille cassée peut faire beaucoup de bruit !
Mystères d’Amérique du Sud
L’un des « personnages » les plus inquiétants de l’univers de Tintin reste sans doute la momie de Rascar Capac, au cœur des 7 Boules de Cristal. Silencieuse et menaçante, elle semble porter en elle une malédiction, frappant les membres de l’expédition qui l’ont exhumée.
Dans cette péripétie rocambolesque, Hergé s’inspire largement d’artefacts archéologiques incas pour renforcer l’authenticité de son récit. L’architecture du temple, avec ses murs de pierre parfaitement ajustés et ses escaliers monumentaux, rappelle des sites comme Machu Picchu, bien que certains éléments relèvent davantage de cultures pré-incas.
L’omniprésence de l’or reflète son rôle sacré dans la culture inca. On retrouve aussi des céramiques et des motifs textiles typiques des civilisations andines, même si certaines influences mochicas et tiahuanacos créent des anachronismes. Malgré quelques libertés historiques, Hergé s'appuie, en autres, sur des ouvrages comme Pérou et Bolivie de Charles Wiener, le National Geographic de février 1938, notamment sur un article de Philip A. Means, ainsi que sur les gravures du peintre Herbert M. Herget pour représenter avec précision les vêtements incas dans Le Temple du Soleil.
Même le motif floral extravagant qui orne la tunique de sacrifice du professeur Tournesol provient de cette documentation méticuleuse. L'usage de gravures et photographies provenant de ces sources lui permet de donner un aspect presque ethnographique à ses récits. Paradoxalement, Hergé n'a que peu voyagé au cours de sa vie. Peu de tampons sur son passeport, mais des milliers d’escales dans l’imaginaire de ses lecteurs.
Terrain de jeu d’artefacts
Des références à des sites archéologiques, comme les vestiges de Pétra dans Coke en stock ou la tête monumentale évoquant les figures olmèques dans Vol 714 pour Sydney, montrent l’intérêt indéniable de l’auteur pour le sujet. Ces clins d’œil, loin d’être de simples détails, témoignent de son savoir et de l’influence de théories de son temps sur les civilisations disparues.
Qu’ils soient au cœur du récit ou de subtiles touches de décor, ces artefacts ancrent chaque aventure dans un univers à la fois réaliste et évocateur. Grâce à un travail documentaire méticuleux, Hergé parvient à en capturer l’essence et à nourrir l’imagination de passionnés à travers le monde. Entre mythe et réalité, ces références historiques renforcent l’immersion et participent à la fascination toujours intacte pour Tintin.
Pour aller plus loin, un dossier détaillé revient sur ces influences et découvertes archéologiques disséminées au fil des albums.
Textes et images © Hergé / Tintinimaginatio - 2025

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