À toute vitesse ! Tintin en voiture
Elle fume, elle gronde, elle surgit, elle s’écrase et souvent elle sauve notre héros à la houppette légendaire. L’automobile, dans l’univers d’Hergé, est une créature à quatre roues, jamais tout à fait inerte. Elle transporte Tintin à travers le monde, le précipite dans les ravins, le sauve des griffes de ses ennemis ou le jette dans les bras du destin. Et paradoxalement, jamais — ou presque — elle ne lui appartient.
En 1938, à l’âge de 31 ans, Hergé achète sa première voiture : une Opel Olympia Cabriolet Coach. Ce qui semble aujourd’hui anodin est alors un petit événement. À cette époque, l’automobile est encore un luxe réservé à une minorité. Ce décalage entre rêve et réalité se reflète dans l’œuvre d’Hergé : Tintin, de par sa situation de jeune reporter, n’avait que peu de chance d’en être un acquéreur. Et pourtant, l’automobile est partout dans ses aventures. Elle traverse les albums comme une constante dynamique, à la fois outil d’action, symbole social, et parfois motif de satire.
Les voitures permettent les courses-poursuites, créent des rebondissements spectaculaires, et révèlent aussi bien la personnalité des héros que la nature de leurs adversaires. Loin d’être de simples éléments de décor, elles ont une fonction narrative et graphique centrale.
Assidus des carrosseries vrombissantes, aujourd’hui, on enclenche la première, pied au plancher : cap sur l’univers mécanique de Tintin !
Tintin, héros sans volant
En effet, dans les premiers albums, Tintin ne possède pratiquement jamais de voiture. Cette absence n’est pas un défaut, mais un choix révélateur. Car cela reflète sans doute la situation personnelle d’Hergé au moment de la création du personnage : à 22 ans, Georges Remi (Hergé) n’a pas encore de voiture, travaille au quotidien belge Le Vingtième Siècle à Bruxelles, et ses moyens financiers sont très limités. L’achat d’une auto relève pour lui du rêve. Qu’à cela ne tienne ! le crayon en main, il commence à dessiner un casse-cou, en 1929, trois fois rien, si ce n’est un dénommé Tintin qui fourbit ses premiers faits d’armes en bagarre et d’improbables courses poursuites à bord d’engins mécaniques. Comment arrive-t-il à les maîtriser ? La vraisemblance n’y est pas encore : Tintin les réquisitionne et en assemble une sans trop de difficulté.
Très tôt, dans Tintin au pays des Soviets, il achète une voiture, une Amilcar. Le récit n’est d’ailleurs pas pingre dans le rocambolesque : on dénombre pas moins de quatre collisions ou sorties de route. Le ton est donné, les accidents à bord d’une voiture seront désormais légion chez Hergé.
Dans Tintin au Congo, il acquiert une Ford T. Ces deux véhicules sont pour ainsi dire les seuls que Tintin achète dans la série, et uniquement dans un cadre narratif précis : pour des trajets déterminés. À partir de là, Tintin ne sera plus jamais propriétaire d’une voiture. Les véhicules sont soit empruntés, soit offerts temporairement, soit utilisés dans l’urgence.
La voiture n’est pas qu’un moyen de transport. Chez Hergé, c’est un passeport social, un uniforme, un indice. Les nombreux et pugnaces ennemis de Tintin ont comme point commun l’emblématique Mercedes. Cela commencera très tôt avec le modèle SK de la police allemande, au tout début de Tintin au pays des soviets, s’enchaînera ensuite le modèle 220 pour les agents de Bordure, alors sur le point d’enlever le professeur Tournesol, jusqu’au modèle 300 sous couvert diplomatique à Genève. Cerise sur le gâteau : le dictateur Tapioca dans Tintin et les Picaros se pavane à bord d’une limousine estampillée — je vous le donne en mille — Mercedes. Mais pas n’importe laquelle ! On en reparle bientôt...
L’usage narratif de l’emprunt
Comme tout bon aventurier qui se respecte, Tintin fait un usage régulier et varié des voitures : comme passager, conducteur ou parfois même voleur involontaire. Il emprunte des véhicules à des amis (la voiture de la marque Rosengart prêtée par Pablo dans L’Oreille cassée, ou encore la Lancia Aprilia de l’émir dans Tintin au pays de l'or noir), en réquisitionne dans l’urgence, ou utilise des taxis en dernier ressort. Dans Le Crabe aux pinces d’or, il tente de prendre un modèle Amilcar, remorquée par une dépanneuse. Dans Le Sceptre d’Ottokar, il démarre une voiture sans clé pour poursuivre une Opel Olympia utilisée par des terroristes. Et oui, la réplique même de la première automobile achetée par Hergé !
Dans L’Oreille cassée, il simule un accident en envoyant une voiture dans un ravin. Dans L’Affaire Tournesol, il réquisitionne avec brio une Lancia Aurélia conduite par le signor Cartoffoli de Milano pour une intense course spectaculaire. Dans plusieurs cas, la voiture est empruntée sans consentement explicite, mais pour une bonne cause, révélant un héros prêt à enfreindre temporairement les règles.
Hélas, les automobiles ne tombent pas toujours du ciel. Quand il n’y a ni voiture ni chauffeur disponible, Tintin a recours à l’auto-stop. Dans L’Île Noire, il voyage dans une caravane tractée par une Triumph Herald, mais l’attelage se brise et la caravane finit dans un étang. Parfois, des refus s’imposent : dans L’Affaire Tournesol, Haddock préfère sauter dans une mare plutôt que de monter dans une Citroën noire suspecte. Et dans Tintin au Tibet, une scène cocasse montre Haddock juché sur une vache en descente, tentant d’interpeller un taxi ; l’animal freine brutalement des quatre fers et le capitaine est projeté directement dans le coffre du véhicule, au grand dam du chauffeur.
Comme mentionné, le recours au taxi est aussi fréquent. Dans Le Crabe aux pinces d’or, L’Île Noire ou encore L’Affaire Tournesol, Tintin hèle ou monte dans des taxis, souvent avec des résultats mitigés : certains chauffeurs fuient ou perdent le contrôle du véhicule. Il arrive aussi qu’un taxi soit volontairement détourné, comme dans L’Île Noire, où le chauffeur est tout bonnement assommé. Que voulez-vous, il y a des jours où il ne fait pas beau de conduire…
Accidents, chaos et humour mécanique
Les voitures, dans Tintin, ne sont presque jamais synonymes de confort ou de stabilité. Elles créent des situations périlleuses, rocambolesques ou absurdes. Dans Coke en stock, Tintin et Haddock poursuivent la Jaguar noire de Dawson, marchand d’armes. Fait rare dans la série : la course se déroule sans heurt, contrastant avec les nombreux accidents habituels.
À l’inverse, dans L’Affaire Tournesol, ce n’est pas une Jaguar mais une Chrysler qui est prise en chasse par Tintin, à bord de la Lancia Aurélia du signor Cartoffoli, dans une séquence marquée par la vitesse et la tension. Les véhicules deviennent alors des outils de narration tendus à l’extrême, révélateurs du monde chaotique que traversent les héros.
Avant même l’avènement de l’exagération typiquement hollywoodienne, les voitures peuvent exploser (Les Cigares du Pharaon), sortir de route à toute vitesse (Le Temple du Soleil), ou percuter des arbres (L’Affaire Tournesol). Le record est sans doute atteint dans Coke en stock, lorsque diverses voitures envahissent Moulinsart : Cadillac, Plymouth, Alfa Romeo, Mercedes, BMW…
Au grands maux, les grands remèdes : Tintin utilise parfois des voitures militaires. Dans Le Lotus bleu, il prend une automitrailleuse japonaise pour s’échapper de Shanghai. Dans L’Oreille cassée, il conduit une Ford V8 cabriolet 1936 (série 68 Deluxe) modifiée en véhicule d’assaut, équipée d’une mitrailleuse. Ce modèle fut inspiré à Hergé par un dessin publicitaire publié dans La Revue Ford.
Le char d’assaut utilisé dans L’Affaire Tournesol est l’exemple extrême de cette logique d’emprunt narratif. Il sert à faire diversion, avec une touche d’humour, osons le dire, absurde.
Véhicules réels, modélisés ou inventés
L’un des apports les plus intéressants de l’approche d’Hergé envers l’automobile réside dans sa manière de documenter avec rigueur ses représentations. C’est le cas notamment du Ford V8, dont il tire un dessin directement depuis un catalogue constructeur des années 1937-1939. Ce type de documentation, très répandu chez Hergé, lui permet d’observer avec minutie la configuration intérieure des véhicules. Dans une scène emblématique où Tintin se retrouve dans un taxi, Hergé s’inspire de la reproduction de l’habitacle arrière d’une Ford, ce qui donne à l’image une authenticité particulière.
Mais le Ford V8 n’est pas seulement intéressant pour son apparence : il incarne aussi une avancée technologique marquante. En 1932, Ford équipe ses modèles de série du premier moteur V8 à huit cylindres en V. Jusque-là réservé aux modèles haut de gamme, ce moteur devient une référence grâce à sa puissance maîtrisée, sa sobriété et sa fiabilité. Ce choix technique contribue à expliquer la popularité du modèle dans les scènes d’action des albums, où vitesse et robustesse sont essentielles.
Autre exemple significatif : la berline de Mitsuhirato dans Le Lotus Bleu. Contrairement à d'autres véhicules identifiables, celle-ci relève de l’archétype de la voiture américaine des années 30. Elle n’est pas précisément rattachée à une marque unique, mais présente les caractéristiques communes à de nombreux modèles de l’époque, notamment ceux de Chevrolet, Nash, Ford ou Dodge. Ses lignes arrondies, son coffre allongé, ses ailes surélevées et ses roues à rayons sont autant d’éléments visuels qui rendent hommage à une époque sans enfermer le dessin dans un modèle unique.
Cette « voiture mystère » est importante sur le plan narratif : elle est associée à une scène où Tintin met sa vie en jeu. En tant que passager de Mitsuhirato, il se retrouve en mauvaise posture dans un environnement dangereux. Le véhicule devient ainsi un lieu d’enfermement, de tension, accentué par le fait qu’il n’est ni nommé, ni distingué clairement, comme pour renforcer le caractère anonyme de la menace.
Afin de rendre son récit le plus crédible possible, Hergé s’appuie souvent sur des modèles existants : Opel Olympia, Triumph Herald, Packard, Lincoln Zephyr, Cadillac Fleetwood (1937), Bugatti Type 35 et 52, Land Rover série III, Checker Taxi, Messerschmitt, DKW, Isetta, Facel Vega HK500, ZIL soviétique, Mercedes 600, Alfa Romeo Giulietta. Chaque modèle correspond à une personnalité ou à un contexte social.
Certaines voitures sont emblématiques : la Lincoln Zephyr du capitaine Haddock représente la transition d’un personnage vers un certain confort bourgeois (cf. article "La case qui parle"). D’autres modèles sont purement inventés : le cabriolet de Plekszy-Gladz, avec sa calandre-moustache, inspiré de la Mercedes 220 SE et de plusieurs véhicules français. Vous vous souvenez de la limousine noire de Tapioca mentionnée ? Il s’agit, en fait, d’une synthèse de la Mercedes 600 des années 60 et de la ZIL soviétique, et incarne la caricature du pouvoir dictatorial.
Dans Les Cigares du Pharaon, la Lincoln Torpedo, majestueuse décapotable bleue pilotée par Tintin, semble tirée d’un dessin publicitaire des années 1930. Elle est inspirée d’un modèle carrossé par Jacques Saoutchik. Inspirée donc, pas une retranscription exacte.
Voitures utilitaires, camions, caravanes
On retrouve volontairement de nombreuses inspirations tout au long des albums d’Hergé. En témoigne le camion rouge qui sauve Tintin dans Le Lotus bleu qui est peut-être inspiré d’un camion Miesse belge de 1933, fabriqué par un constructeur ayant aussi transporté Auguste Piccard dans des missions scientifiques. La caravane Eccles dans L’Île Noire, tractée par une Triumph Herald, fut dessinée avec grande précision par Bob de Moor à partir de documents fournis par Hergé.
Collaborateur fidèle et minutieux, Bob de Moor joua un rôle central dans la modernisation de certains albums, en particulier lors de la refonte de L’Île Noire en 1965. C’est lui qui, sur les instructions d’Hergé, partit en Grande-Bretagne muni d’un calepin, pour relever avec exactitude les modèles automobiles visibles dans le décor. Grâce à lui, Hergé put remplacer les anciens véhicules approximatifs par des modèles contemporains réalistes, issus de catalogues et de photos de référence. Le souci du détail de Bob de Moor contribua ainsi à renforcer le réalisme mécanique de l’univers de Tintin, tout en conservant la clarté du trait propre à la ligne claire.
Paradoxalement, et malgré leur popularité dans la réalité, certaines voitures apparaissent très peu dans l’univers d’Hergé : la 2CV, la DS, la Volkswagen Coccinelle ne sont mentionnées que de manière anecdotique ou dans la foule. On y voit par contre l’Ami 6 de Citroën, la Peugeot 403 des Dupondt, ou encore la Jaguar Mark X.
Conclusion
Le cycle qui commence avec L’Affaire Tournesol et se termine avec Tintin et les Picaros marque un changement : moins de conquêtes, plus de réflexion. Tintin et Haddock deviennent les passagers d’un monde qui les dépasse. Les voitures deviennent alors des reflets de l’absurde, du pouvoir autoritaire ou des obstacles sociaux.
Hergé utilise aussi la voiture pour ironiser : dans L’Affaire Tournesol, un arbre est démoli, un cabriolet Mercedes arrache un mur, une Alfa Romeo ou une BMW écrase la pelouse. Ce chaos comique sert de conclusion critique dans certains albums.
L’automobile dans l’œuvre d’Hergé n’est jamais accessoire. Elle est à la fois moteur de l’action, miroir social, et objet d’analyse ironique. Tous les modèles mentionnés dans les albums — réels, fantasmés ou créés de toutes pièces — traduisent le soin et la précision d’un auteur passionné par son époque. Chaque véhicule, du plus luxueux au plus modeste, devient ainsi le témoin silencieux mais éloquent des aventures du reporter à la houppe.
Textes et images © Hergé / Tintinimaginatio - 2025

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