La case qui parle : la fusée de Tintin
Dans cette case verticale devenue iconique, la star du programme lunaire syldave se prépare pour l’espace, qu'elle gagnera bientôt, propulsée par un panache dense de fumée. Tout lecteur la reconnaît instantanément car elle est devenue LE symbole absolu de la science-fiction francophone.
Au cœur d’une ruche bourdonnante où chacun s’affaire, elle se dresse, silencieuse et souveraine. Sur son pas de tir, la fusée n’est pas une simple invention, il s'agit-là de l’aboutissement d’une démarche documentaire exigeante, patiemment élaborée.
Car cette fusée, Hergé ne l’improvise pas.
De 1947 à 1950, il multiplie les lectures, les échanges, les repérages. Avant même le lancement de Spoutnik, il s’intéresse de près aux débuts balbutiants de l’astronautique. Il s’appuie notamment sur L’Astronautique d’Alexandre Ananoff, ouvrage de vulgarisation scientifique, mais aussi sur de nombreuses sources visuelles issues de la presse technique internationale.
Ainsi, le profil effilé de la fusée, avec son cône allongé, évoque clairement la maquette utilisée pour le film La Femme sur la Lune (ou Frau im Mond) de Fritz Lang, sorti en 1929. L’influence du cinéma de science-fiction allemand, mêlée à celle des premières recherches balistiques, pose les bases d’une esthétique à la fois futuriste et crédible.
Quant à la structure interne, découpée dans certains schémas de l’album, elle rappelle étrangement les prototypes de fusées à propulsion liquide, comme le HW-2, que Johannes Winkler expérimente dans les années 1930, par exemple : mêmes réservoirs superposés, même compartimentation rigoureuse, même recherche de compacité.
D’autres détails trahissent l’attention portée à l’actualité scientifique. Hergé ajoute des références directes aux projets américains d’après-guerre. La WAC Corporal, première fusée-sonde développée par les États-Unis, inspire par ses proportions et sa silhouette effilée.
Tous ces apports convergent dans cette image : la fusée est monobloc, réutilisable, avec un système de propulsion nucléaire fictif mais scientifiquement crédible. Hergé imagine un cœur de plutonium chauffant de l’hydrogène liquide - un principe directement inspiré des projets NERVA américains, alors à l’étude.
La forme générale, estimée à 75 mètres de haut selon les plans de l’album, est conforme aux proportions d’une fusée réelle ; les trois ailerons, surdimensionnés, garantissent une stabilité directionnelle. Le damier rouge et blanc, hérité visuellement des motifs utilisés sur les V2 allemandes pour les essais en vol, devient ici l’emblème de la Syldavie.
Par cette image, Hergé ne se contente pas d’illustrer un départ pour la Lune. Il dessine un avenir possible, crédible, presque tangible. Et transforme, le temps d’une case, la bande dessinée en manifeste spatial. Une projection audacieuse de l’avenir, réalisée dans le présent d’un dessinateur belge des années 1950.
Textes et images © Hergé / Tintinimaginatio - 2025

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