Rascar Capac, le fantastique dans l’œuvre d’Hergé
Avec Les Sept Boules de cristal, l’auteur nous plonge dans une atmosphère d’effroi qui a marqué des générations de lecteurs. Ce frisson collectif s’incarne dans la figure de Rascar Capac, l’inquiétante momie ramenée d’une expédition inca, dont l’ombre plane sur l’ensemble de l’album.
Hergé signe ici l’un de ses récits les plus fantastiques, au sens littéraire du terme avec un monde à la frontière du rêve et du réel, où le doute et l’angoisse se mêlent à l’aventure. L’histoire, nourrie d’échos archéologiques et de légendes bien réelles, aborde les thèmes de la profanation, de la malédiction et du sacré. Alors, emmitouflez‑vous sous une grosse couette, à la lueur de bougies vacillantes, car aujourd’hui, nous levons le voile sur le fantastique chez Hergé !
Préambule lugubre
Créé par Hergé et introduit dans Les Sept Boules de cristal, Rascar Capac est un empereur inca dont la momie devient le cœur d’un récit unanimement décrit comme l’un des plus effrayants de la série. Le nom du personnage apparaît dès la première planche, via un article de presse relatant l’expédition Sanders‑Hardmuth revenue du Pérou avec sa dépouille, encore coiffée du borla royal (cf. diadème royal en or massif). Brrr, ça donne le ton.
Si l’angoissant artefact se retrouve sous verre chez le professeur Hippolyte Bergamotte, la momie s’accompagne d’une prophétie annonçant la malédiction promise aux profanateurs. « Imaginez‑vous qu’on fasse pareil chez nous en profanant les rois ? » se questionne un passager près de Tintin. En effet, ce serait quelque peu perturbant…
En attendant, sa volatilisation lors d’un épisode de foudre en boule, puis son intrusion nocturne dans la chambre de Tintin, installent une tension dramatique continue dans le récit. Bien que peu présent en nombre de cases, Rascar Capac imprègne l’album et sa mémoire collective, au point d’inspirer des créateurs et d’alimenter des controverses bien au‑delà de la bande dessinée. En voilà une histoire frissonnante à vous faire perdre un monocle… espérons que le capitaine Haddock en ait assez en rechange.
Au cœur du récit
La mécanique narrative se met en place dès les premières pages : la momie, rapportée d’une tombe inca, est exhibée chez Bergamotte. Mais rien n’est aussi simple, car à ce stade du récit, c’est la panique ! Autour d’elle, les membres de l’expédition sont frappés les uns après les autres d’un état de léthargie, assorti d’éclats de cristal retrouvés près des victimes.
Alors que l’enquête piétine, bam ! l’orage éclate et une foudre en boule traverse la cheminée. Le corps conservé dans la vitrine disparaît, ne laissant que ses bijoux. Bergamotte comprend alors que la prophétie se réalise. La nuit qui suit, Rascar Capac apparaît en rêve à Tintin, Haddock et Tournesol. Le lendemain, le professeur Tournesol, ayant retrouvé et passé à son bras le bracelet de la momie, est enlevé, ouvrant la voie à la suite de l’aventure.
Fugace, certes, mais emblématique, cette présence rare et déterminante fait de Rascar Capac un véritable vecteur du fantastique, comme on ne l’aurait jamais cru dans l’œuvre d’Hergé. Sa furtivité même accroît son emprise symbolique : l’Inca « hante » littéralement l’album. Hergé cultive ainsi l’hésitation du lecteur : rien ne prouve qu’il s’agit d’un simple cauchemar, aucun indice explicite ne dissipe l’ambiguïté entre vision fantasmée et réel. Et même la fenêtre ouverte installe une menace diffuse, immédiatement perceptible par le lecteur.
De la momie andine aux images européennes
Tâchons maintenant de reprendre notre souffle et de rationaliser. La genèse visuelle de Rascar Capac croise plusieurs sources iconographiques. Des recherches suggèrent l’influence d’une momie andine rapportée au XIXe siècle et aujourd’hui exposée à Bruxelles, dont la posture recroquevillée et les mains tenant la tête rappellent la figure dessinée par Hergé. (cf. article RTBF)
D’autres travaux privilégient la piste d’une gravure du Larousse du XXe siècle, dont l’image correspondrait de très près à la momie de l’album, notamment par la présence de liens qui n’apparaissent pas sur le spécimen bruxellois.
On a même cru voir dans la pose de la momie dans la vitrine, le geste du personnage du Cri d’Edvard Munch. Nous laisserons le soin aux lecteurs de s’interroger sur cette curieuse filiation… Par ailleurs, l’iconographie de certaines momies chachapoyas, dont l’expressivité, visage figé et ligatures, a marqué les imaginaires européens. Enfin, la scène de foudre en boule s’appuie sur une imagerie scientifique et populaire très diffusée aux XIXe et XXe siècles, qui fournit à Hergé un dispositif spectaculaire et plausible pour « faire disparaître » le corps sans lever immédiatement le voile du mystère. Le magicien Hergé a encore frappé !
La malédiction elle‑même réactive un topos familier : la profanation de tombe et le châtiment associé, popularisés notamment après la découverte du tombeau de Toutânkhamon. Hergé avait déjà joué de ce motif dans Les Cigares du Pharaon. Ici, il est intégré dès la première planche via la presse et, plus loin, par le récit des inscriptions traduites par Bergamotte.
Récit à longue portée
Rejouons la scène un instant : l’Inca apparaît peu, mais la nuit et l’orage comme climat de menace enveloppent tout l’environnement. Autour de ce prémice crispant, des objets jalonnent les pages (les boules de cristal ou encore le bracelet récupéré par Tournesol) et tissent la toile du mystère.
Au centre, la vitrine qui muséifie le sacré avant qu’il ne se réanime, la fenêtre comme seuil entre extérieur et intérieur, symbolisant la vie et la mort. Plusieurs lectures insistent sur l’opposition entre deux régimes de sens : celui du sacré inca, où la momie est objet de culte et pivot d’un ordre cosmique ; et celui du profane européen, porté par le rationalisme scientifique et la muséification.
Un rappel à la réalité dans le fantastique ? La violation de la sépulture rompt l’équilibre andin, la vengeance inscrite dans la prophétie devient l’outil d’une réintégration, au prix d’un châtiment collectif. Le scepticisme de Bergamotte illustre la surdité européenne aux croyances autochtones ; sa chute dans la léthargie marque le retour contraignant du sacré dans le monde profane. Dans ce cadre, Rascar Capac n’est pas seulement un monstre : il incarne le pouvoir du sacré à se rappeler aux profanateurs. Et dans Le Temple du Soleil, la boucle se referme : les explorateurs sont libérés de leur malédiction lorsque l’ordre sacré est rétabli, scellant ainsi la réconciliation entre les deux mondes.
Une vision paradoxale
Nous en avions brièvement parlé au début de l’article, l’album met en scène une critique explicite de la spoliation (le voyageur du train interroge : « que dirions‑nous si… ? ») tout en donnant corps à une peur venue d’ailleurs (la « maladie » mystérieuse, l’Inca menaçant en Europe). Hergé apparaît ainsi ambivalent : il suggère la légitimité d’une vengeance contre les pillages, tout en représentant cette altérité comme dangereuse pour les Européens. Plus loin dans le diptyque (cf. Le Temple du Soleil), Tintin défend l’idée que les savants voulaient faire connaître « la splendeur » d’une civilisation, une position qui met à l’honneur toute la nuance d’Hergé dans son œuvre.
Cette ambiguïté nourrit la richesse de lecture : la malédiction peut être comprise comme une métaphore du désordre engendré par des contacts culturels violents, sans que le récit ne renonce pour autant à son ressort d’aventure. Ces épopées dans des contrées lointaines et exotiques sont pourtant le ressort d’un nombre important de récits de peur et d’épouvante. Elles demeurent riches d’une volonté de connaître d’autres civilisations à travers des aventures rocambolesques parsemées de gags en tous genres, la marque de fabrique d’Hergé en somme.
D’ailleurs, le fantastique n’apparaît pas uniquement dans cet album : il se glisse ailleurs dans l’œuvre du dessinateur. Si le surnaturel et l’effroi n’ont jamais atteint un tel degré que dans Les 7 Boules de Cristal, il n’en demeure pas moins que les mystères planent régulièrement, au point de tatillonner l’esprit cartésien européen. Dans L’Île noire, le château isolé et son « monstre » rappellent les récits gothiques ; dans Le Secret de La Licorne, l’idée du fantôme et du trésor maudit renoue avec la peur du passé ; et dans Tintin au Tibet, la figure du Yéti incarne la frontière entre mythe et réalité. Autant d’échos d’un imaginaire où Hergé, sans quitter le cadre de l’aventure, convoque l’inquiétant et l’invisible, pour mieux faire frissonner ses lecteurs. Et en 2025, nous tressaillons toujours à la vue de ce visage inca émacié et hors de contrôle.
Mémoire, hommages et postérité
La momie de Rascar Capac dépasse le cadre de l’album. Le personnage a marqué « plusieurs générations » de lecteurs, au point d’être régulièrement cité comme un cauchemar d’enfance. Cette persistance se mesure aux hommages et réemplois : clins d’œil de Jacques Tardi (jusqu’à des momies réanimées dans Adèle Blanc‑Sec), documentaire télévisé en 2019 menant l’enquête sur la momie « modèle », ou encore polémique en 2020 quand un parc zoologique belge expose une momie présentée, à tort selon des spécialistes, comme l’« inspiratrice » d’Hergé. La figure déborde même dans la musique populaire, où l’on retrouve son nom comme alias d’artiste.
Jusqu’à l’album du Temple du Soleil, on pourrait presque y voir l’écho de l’aventure d’Hiram Bingham qui, en 1911, redécouvre le Machu Picchu au Pérou. Site alors méconnu de l’Occident, et pourvoyeur de mystères encombrés d’or… La sagacité de Tintin en plus.
Ces prolongements confirment la puissance iconique du personnage : en quelques scènes, Hergé a créé une image emblématique qui hante durablement l’imaginaire collectif, nous renvoie à l’archéologie, aux faits historiques et plus généralement à la curiosité de tout un chacun. Mais derrière cette fascination pour l’ailleurs, c’est bien le fantastique fugace qui veille et les rassemble.
Textes et images © Hergé / Tintinimaginatio - 2025

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