La case qui parle : un scoop à côté de la plaque
Les images sont parfois trompeuses. Les mots aussi. Que voyez-vous ? Une page de magazine, une mise en page soignée, un reportage apparemment sérieux.
Un article qui raconte la rencontre entre Bianca Castafiore et son futur mari, le capitaine Haddock. Vous êtes surpris ? Pas autant que le principal intéressé.
Dans cette case des Bijoux de la Castafiore, presque rien n’est exact, et pour notre plus grand plaisir à en démêler les nœuds !
Le texte situe l’événement à « Ghand », joyau supposé des Ardennes belges, célèbre dans le monde entier pour ses champs de tulipes. Quelques notions de géographie, d’histoire et de bon sens permettent de pouffer, du moins si on n’est pas Belge.
Le château de Moulinsart devient « Moulinserre ». Le capitaine Haddock est promu amiral en retraite. Rien que ça ! Et les images de bonheur promises au lecteur n’ont jamais existé, si on se réfère à la joie immense exprimée par le faciès simiesque du capitaine. L’article accumule les erreurs avec un aplomb remarquable, sans jamais douter de lui-même.
Ce décalage est au cœur de l’album. Les Bijoux de la Castafiore est une aventure sans méchant, sans complot, sans poursuite. Le danger n’y est jamais réel, mais l’information, elle, déraille en permanence. Ici, le message n’est pas codé, ni caché. Il est imprimé, visible, officiel. Et c’est précisément ce qui le rend trompeur.
Bien avant cette page de "Paris-Flash" (titre inspiré du réel Paris Match), Hergé a installé cette mécanique à travers les personnages de Jean-Loup de la Batellerie et du photographe Walter Rizzoto. Toujours présents, toujours pressés, ils cherchent moins à comprendre qu’à produire un récit. Son nom est inspiré du fameux plat italien à base de riz, et inscrit le personnage dans une satire à peine voilée de la presse à sensation. À leurs yeux, l’histoire est déjà écrite avant même d’avoir été observée.
L’article fonctionne comme le prolongement naturel de cette attitude. Il ne ment pas par calcul, mais par précipitation. Il ne falsifie pas volontairement les faits, il les arrange pour qu’ils correspondent à ce qu’il faut raconter. La réalité devient secondaire. Ce qui compte, c’est le ton, l’effet, le scoop.
La force de la case tient à son sérieux affiché. Rien n’est caricatural dans la forme. Tout est propre, bien présenté, affirmatif. Plus le texte se veut précis, plus il s’éloigne du réel. Le lecteur, lui, sait déjà que cette version des faits ne correspond en rien à ce qu’il a vu.
Dans cette vignette, Hergé se dévoile ici bien taquin et montre comment une information peut se construire toute seule, par accumulation d’approximations, jusqu’à devenir une évidence imprimée. Et comme souvent dans Les Bijoux de la Castafiore, ce ne sont pas les actes qui provoquent le désordre, mais les mots. « le poids des mots, le choc des photos », comme dirait l’autre.
Textes et images © Hergé / Tintinimaginatio - 2025

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