Tintin ou la grammaire du geste
Quelle est la première image qui vous vient à l’esprit en pensant à Tintin ? Le célèbre pull bleu, le pantalon de golf, l’imperméable… ou peut-être tout cela à la fois. Mais, inconsciemment, vous l’imaginez sans doute en mouvement, porté par une gestuelle qu’on n’oublie pas.
Qu’il marche nonchalamment, court comme une gazelle et parle clair est une chose, mais on oublie parfois que le débrouillard et perspicace reporter belge s’exprime d’abord par son attitude : les épaules se penchent, les sourcils s’arquent, les mains s’ouvrent ou se crispent, et le visage se couvre d’expressions diverses.
Chez Tintin, le geste précède souvent la parole, et parfois même la remplace. À grands coups de roulades, de courses-poursuites endiablées, de rixes et de toutes sortes d’acrobaties, sur terre, sur mer et même dans le ciel, il retombe toujours sur ses pieds et repart de plus belle vers sa prochaine aventure.
Mais d’où lui vient toute cette énergie ?
À première vue, tout semble d’une simplicité presque enfantine : deux points pour les yeux, un petit nez rond, une silhouette nette. Dans ses premières apparitions, le dessin est encore sommaire. Puis un détail surgit, à la huitième planche de Tintin au pays des Soviets : la fameuse houppette, dressée par le vent d’une course en décapotable. Elle ne retombera plus jamais. Ce n’est pas qu’un signe graphique : c’est déjà un mouvement figé qui fera date dans l’histoire de la bande dessinée.
Et cette expressivité n’est pas née par hasard. Hergé l’a lui-même reconnu. S’il y a eu un modèle pour Tintin, il n’est pas allé le chercher bien loin. Son frère cadet, Paul, possédait une gestuelle, une façon d’être physique, des attitudes qui le fascinaient depuis longtemps. Il l’observait, s’en amusait, s’en imprégnait, au point, disait-il, de lui emprunter « son caractère, ses gestes, ses attitudes ».
Tintin n’est donc pas seulement une silhouette inventée : son langage du corps provient d’un corps réel, regardé, mémorisé, puis transposé en dessin.
Hergé ne se contentait pas de dessiner des personnages : il cherchait à donner à chacun une présence physique convaincante. Il s’inspirait de gestes et d’attitudes observés directement dans la vie, tout en gardant un contrôle strict sur les attitudes de ses personnages. Aux Studios Hergé, les assistants travaillaient les décors et l’environnement, mais Hergé lui-même dessinait les figures principales et veillait à la justesse de chaque pose.
Cette retenue donne à Tintin une expressivité singulière. La surprise se lit dans l’ouverture des yeux et le léger basculement du buste ; la peur, dans un pas de côté et une crispation du bras ; la détermination, dans une posture soudain droite, compacte, prête à agir. Même l’immobilité devient éloquente : penché sur un indice, accroupi dans la poussière, figé devant une découverte.
Ce langage du corps est d’autant plus important que Tintin est, au fond, un héros né du scoutisme. Tout cela se lit d’abord dans sa posture. Même l’action obéit à cette logique : courses, chutes, bagarres, rien n’est chaotique. Le mouvement est lisible, orienté, presque pédagogique. À force de le regarder vivre dans ses cases, une certitude s’impose, les mouvements de Tintin racontent l’histoire aussi sûrement que les dialogues.
Alors, Tintin serait-il un acteur de papier ? D’une certaine manière, oui. Mais un acteur d’une école rare : pas de gestes spectaculaires, pas d’effets appuyés. Seulement des attitudes pensées, observées, répétées jusqu’à devenir évidentes. C’est peut-être là, plus encore que dans ses exploits, que réside son intemporalité.
En ce mois de janvier où on célèbre sa naissance, il est peut-être bon de se souvenir que si Tintin continue de nous parler à travers les générations et les langues, ce n’est pas seulement par ce qu’il dit… mais par la manière dont il se tient, se penche, s’arrête ou s’élance. Un langage universel qui plaît toujours aujourd’hui, par-delà les frontières.
Textes et images © Hergé / Tintinimaginatio - 2026

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