La case qui parle : le surgissement dans le ciel
Sur un canot ballotté par les vagues, Tintin, accompagné d’un capitaine grognon rencontré pour la première fois, fait face à l’horizon vide et à la fatigue… avant de voir surgir un avion resplendissant ! Dans Le Crabe aux pinces d’or, Hergé met en scène Tintin et le capitaine Haddock sur une chaloupe de sauvetage, tandis qu’un hydravion passe au-dessus d’eux.
Cette image, qui a marqué bien des lecteurs, est une vignette d’une rare richesse, où se lisent à la fois le travail de la mise en scène, la rigueur documentaire et les ajustements successifs du dessin.
À première vue, la scène paraît simple. Une mer, un canot, un avion. Pourtant, comme souvent chez Hergé, cette simplicité est trompeuse. Chaque élément est le produit d’un choix précis, d’une observation attentive du réel. L’appareil qui survole les naufragés n’est pas un avion imaginaire ni même un assemblage disparate de plusieurs modèle en un seul : il s’agit d’un hydravion Bellanca 31-42 Pacemaker, un modèle civil américain des années 1930, reconnaissable à ses flotteurs et à la ligne de son fuselage. Hergé ne se contente pas d’évoquer l’aviation. Il en reproduit les formes quasi exactes.
Le canot de sauvetage lui-même relève du même souci documentaire. Sa silhouette, la position des personnages, la situation de dérive en pleine mer s’inspirent d’une photographie de sauvetage bien réelle : celle des rescapés du paquebot Georges Philippar, naufragé en 1932. Autrement dit, l’image de fiction est bâtie sur une image d’archive et l’aventure est dessinée à partir du réel.
Imaginez le travail de documentation nécessaire pour atteindre un tel niveau de réalisme, qui n’a pourtant rien de décoratif. Mais plus frappant encore est le choix de l’angle. Hergé pousse encore cette logique dans le travail de mise en page. Mais entre la première version et celle-ci, la vignette est retouchée : l’attaque en piqué de l’avion est désormais représentée en contre-plongée. Ce simple changement de point de vue modifie la perception de la scène, car l’appareil devient plus massif, plus écrasant, mais cependant moins effrayant, tandis que le canot paraît encore plus fragile. Au final, le cadrage fabrique l’émotion, au point qu’on s’en souvient encore aujourd’hui !
Il introduit les événements qui vont suivre. La confrontation avec ses occupants, la fuite improvisée, puis la tempête qui désoriente l’appareil et le geste excessif du capitaine, conduisent inévitablement au crash dans le désert. En quelques planches, Hergé fait glisser ses personnages d’un espace instable à un autre, de la mer au ciel, puis du ciel au sable. Tintin tombe décidément de Charybde en Scylla – autrement dit : de mal en pis – dans ses péripéties.
En ce sens, cette vignette ne se contente pas d’illustrer une scène d’aventure. Elle donne à voir, en une image, le travail d’Hergé, sa précision documentaire, son choix du cadrage et la manière dont une simple retouche peut transformer la lecture d’une scène.
Il resterait encore bien des choses à dire, mais ce sera pour une autre fois. Le dénouement, lui, se lit dans... Le Crabe aux pinces d’or !
Textes et images © Hergé / Tintinimaginatio - 2026

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