Tintin, reporter sans stylo
Lorsque Tintin apparaît pour la première fois dans Le Petit Vingtième le 10 janvier 1929, Hergé lui assigne d’emblée une profession claire : il sera reporter. Il y a pourtant un hic : Tintin est un journaliste qui n’écrit presque jamais !
La toute première vignette de Tintin au pays des Soviets ne montre d’ailleurs aucun dessin. Uniquement du texte :
Un départ solennel, presque administratif, qui ancre le personnage dans le journalisme bien avant de l’inscrire dans l’aventure tel qu’on le connaît aujourd’hui.
Pourtant, cette vocation de reporter relève autant du fantasme que de la réalité : Hergé, fasciné par les récits de grands journalistes voyageurs comme Joseph Kessel ou Albert Londres, rêvait d’« enquêter sur le terrain » sans jamais en accomplir de tels voyages lui-même. Tintin allait réaliser à sa place cette vocation de bourlingueur à temps plein.
Le paradoxe est là : Tintin est officiellement reporter pendant une grande partie de la série (les premiers albums sont même sous-titrés Les Aventures de Tintin, reporter) mais il n’exerce réellement sa profession qu’une seule fois, dans l’histoire fondatrice.
Dans Tintin au pays des Soviets, il rédige un unique article, c’est vrai. Le reste du temps, il provoque les événements davantage qu’il ne les décrit. Un véritable Speedy Gonzales de l’information, toujours déjà parti avant même d’avoir eu le temps de rédiger.
Même lorsque Hergé rappelle ponctuellement son statut de journaliste (dans L’Étoile mystérieuse, on précise qu’il « représente la presse d’information »), Tintin ne prend ni notes visibles, ni carnet, ni véritable posture d’observateur. Il saute dans l’action, se lance dans des poursuites, déclenche des bagarres improbables… et laisse le compte rendu hors champ. Chez Tintin, l’information ne s’écrit pas, elle se vit.
Hergé lui-même semble conscient de ce décalage.
Dans une planche, Le Petit Vingtième certifie ironiquement l’authenticité de photos « prises par Tintin lui-même, aidé de son sympathique cabot : Milou ». Une sorte de private joke sur ce reporter qui accumule les preuves sans jamais livrer de véritable reportage écrit.
Tintin s’en va, c’est son premier geste, son acte de naissance. « Où aller ? », se demande-t-on dès 1930, face à un gigantesque globe terrestre. N’est pas Palle Huld qui veut.
Et si ce paradoxe tintinesque nous rappelait, en creux, la valeur du geste d’écrire lui-même ? À l’heure où le clavier a remplacé la plume, la Journée mondiale de l’écriture manuscrite nous invite justement à redécouvrir ce que Tintin, lui, a presque toujours laissé hors champ…
Car écrire à la main n’est pas un simple réflexe nostalgique : c’est un acte profondément bénéfique pour le cerveau. Des recherches menées notamment par l’Université norvégienne de sciences et de technologie (NTNU) montrent que l’écriture manuscrite active des réseaux cérébraux beaucoup plus étendus et interconnectés que la frappe au clavier. Lors d’expériences menées sur de jeunes adultes, les chercheurs ont observé que des réseaux cérébraux beaucoup plus étendus s’activent lorsqu’on écrit à la main, alors que seules des zones plus restreintes sont sollicitées lorsqu’on tape sur un clavier.
Mieux encore : ces zones cérébrales communiquent entre elles via des ondes associées à l’apprentissage et à la mémorisation. Résultat ? Les informations écrites à la main sont mieux encodées, mieux comprises… et mieux retenues. Voilà la seule aventure où vous pouvez surpasser Tintin !
Textes et images © Hergé / Tintinimaginatio - 2026

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