« C’est quoi, ça, ce truc ? »
Dans l’album inachevé Tintin et l’Alph-Art, Hergé imagine une forme d’art contemporain, fondé sur des œuvres conceptuelles, minimalistes, magnifiant la graphie des lettres.
Tintin.com décrypte pour vous cette trouvaille scénaristique pour en révéler les influences et la portée…
Au pied de la lettre
Avec son Alph-Art – autrement dit : art alphabétique –, Ramo Nash détourne les lettres de leur fonction première pour les hisser au rang d’œuvres majuscules… euh, capitales ! Agrandies et mises en scène comme des reliques sacrées, elles deviennent ainsi objets d’exposition, de collection et de toutes les attentions.
Évidemment, dans ce processus de sacralisation, elles perdent tout usage utilitaire. Dépossédées ainsi de leur raison d’être originelle, elles ne renvoient plus qu’à elles-mêmes. Elles cessent alors d’être un vecteur au service du langage, pour devenir une fin en soi, autonomes et réduites à leur propre forme et matérialité. Autrement dit : de belles « lettres mortes » que Nash ramasse à la pelle pour en faire œuvre et asseoir sa renommée !
Lettres de référence ?
L’usage exclusif des lettres invite logiquement à rapprocher l’Alph-Art d’un mouvement artistique bien réel, fondé par Isidore Isou, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale : le Lettrisme.
Convaincu de l’épuisement des formes artistiques traditionnelles, Isou et ses disciples appelaient à une rupture totale avec les esthétiques héritées, qu’ils considéraient impuissantes et inadaptées pour saisir les enjeux d’après-guerre. Ces formes devaient donc être abandonnées au profit d’un langage artistique entièrement renouvelé.
Dans cette perspective, le Lettrisme invitait les artistes à s’affranchir du figuratif et de l’abstrait pour élaborer une esthétique alternative, fondée sur l’unité minimale du langage qu’est la lettre. Le but étant bien sûr de « faire comprendre que les lettres ont une autre destination que les mots » (citation extraite du Manifeste de la poésie lettriste, rédigé par Isidore Isou en 1942).
Cette fascination pour la plasticité du signe donna donc naissance à l’hypergraphie (ou métagraphie), une pratique expérimentale située à la croisée de l’écriture et des arts visuels. Dans ces compositions, la lettre s’inscrit dans une organisation formelle cohérente, mais perd toute signification au-delà de l’image ainsi formée. Si bien que l’œuvre ne renvoie plus à un message à déchiffrer, mais à une expérience visuelle pure…
« Regardez ça, capitaine Krapock ! Quelle force, quelle noblesse ! On se sent meilleur après avoir contemplé, ça, n’est-ce pas ? ».
Un prétexte satirique
En réalité, en inventant l’Alph-Art, Hergé ne cherche pas à parodier un courant artistique en particulier. Il s’en sert surtout comme d’un prétexte pour se moquer du monde de l’art contemporain des années 1970-1980 qu’il fréquente et qu’il connaît.
A cette époque déjà, le milieu est perçu comme hermétique, spéculatif, dominé par le discours critique et les jeux de pouvoir symbolique. Et la scène où le capitaine est présenté à la Castafiore en tant qu’amateur d’art résume plutôt bien la situation…
« Vous vous intéressez à l’Alph-Art !... Eh bien, jamais je n’aurais cru cela possible… Qu’un simple marin-pêcheur, sans instruction, puisse se passionner pour l’art, c’est prodigieux !... Cela prouve que (l’Alph-Art), si simple et si riche à la fois, si noble et si élémentaire, peut toucher tout le monde… De l’homme le plus frustre à l’homme le plus… le plus… Enfin, jusqu’à des gens comme nous… ».
Au final, l’Alph-Art est donc moins un mouvement artistique que le reflet d’un système. Un microcosme sélect où galeristes, experts, collectionneurs, gourous, faussaires et autres imposteurs se côtoient et où la valeur d’une œuvre ne dépend pas de sa puissance sensible… mais du discours qui l’entoure.
Textes et images © Hergé / Tintinimaginatio - 2026

Le Journal
Forums
Livres (e-books)