Dessine-toi toi-même !

Il paraît que l’on est jamais mieux servi que par soi-même. Hergé, lui, avait visiblement transformé l’adage en une règle graphique immuable : on est jamais mieux dessiné que par soi-même ! De là à expliquer la profusion d’autoportraits et d’autocaricatures dans son œuvre, il n’y a donc qu’un pas… ou plutôt, qu’un coup de crayon !
Se prendre soi-même pour modèle, au fond, rien de nouveau sous le soleil. Car la pratique remonte au début de la Renaissance, époque où les artistes commençaient à se représenter dans leurs propres tableaux – non pas par vanité ou pour l’anecdote, mais pour acquérir un statut reconnu. Aussi, en se représentant au sein de scènes historiques et bibliques (souvent relégué au second plan et/ou en bord de tableau), ils affirmaient silencieusement… nous aussi, on existe !
Chez Hergé, bien sûr, la démarche est toute autre. Il n’est plus question de reconnaissance sociale car, entre-temps, l’artiste est devenu un rouage indispensable, surtout s’il met ses talents au service de l’imprimé. Des maîtres du Quattrocento, le dessinateur belge a toutefois retenu une leçon précieuse : celle de l’autoreprésentation in assistenza, autrement dit « parmi la foule ».

Où est Hergé ?

Dans Les Aventures de Tintin, Hergé prend ainsi l’habitude de se glisser discrètement au milieu des badauds, tel Alfred Hitchcock jouant les figurants dans ses propres films. Une marque de fabrique, assurément, mais surtout une façon subtile de créer du lien avec ses lecteurs.
A chaque album ou presque, il leur lance ainsi un défi implicite – et ce, bien avant que Martin Handford ne popularise la chose avec sa célèbre série de livres Où est Charlie ? : saurez-vous me retrouver ?
Ainsi, quelque part dissimulé au milieu des quidams, Hergé assiste à la scène. Et si vous avez du mal à le distinguer, pas de panique, un indice précieux peut vous y aider : il se représente, le plus souvent, avec un carnet de croquis et un crayon à la main comme pour rappeler que, même dans la fiction, c’est un travailleur acharné. Maintenant que vous le savez… saurez-vous le retrouver dans cette vignette bien connue de L’Affaire Tournesol ?
L’Affaire Tournesol (planche 13, case C1)

Des portraits à charge

Mais l’autoportrait chez Hergé, n’est pas qu’un gimmick graphique. Car, au départ, c’est un ressort comique, un moyen d’exprimer humour et autodérision – deux qualités que l’on sait, par ailleurs, profondément ancrées dans l’ADN des Belges.
Il n’est donc pas surprenant que, dans Quick et Flupke, il joue les souffre-douleur, encaissant sans broncher menaces, coups et autres réprimandes de ses turbulents gamins de Bruxelles, pour amuser un peu plus la galerie. En riant ainsi de lui-même, il ne se place jamais au-dessus de ses personnages. Mieux encore, il montre clairement qu’il fait partie des leurs !
A gauche, case extraite du gag Une grave affaire ; et à droite du gag Un scandale
Sur le plan narratif, la mise en scène caricaturale de sa propre personne lui permet de briser astucieusement un quatrième mur d’un genre particulier : non pas celui qui sépare les protagonistes du lecteur, mais celui qui les sépare de leur propre créateur. Ce procédé ajoute évidemment une dose d’humour et de complicité supplémentaire à cet univers déjà haut en couleur.
Case extraite du gag Le dessinateur puni

Humour toujours

Cette veine d’autodérision traverse également sa correspondance – en particulier les cartes postales, de voeux et de visite illustrées qu’il aimait adresser à son entourage. Mais cette fois-ci, il s’y représente, sans ménagement, victime de ses propres « exploits » personnels – qu’il s’agissent de mésaventures aux sports d’hiver ou d’autres déconvenues du quotidien.
Le tout est raconté en peu de traits et de mots, bien sûr, mais avec un sens aigu… de la chute ! Ces saynètes miniatures montrent à quel point les petits tracas de la vie l’amusent et l’inspirent, puisqu’il les transforme aussitôt en matière comique.
Carte de visite illustrée, envoyée à l'occasion des voeux 1949
Et si l’on doutait encore de la place essentielle qu’occupe l’autodérision dans son œuvre, il suffit de se reporter à la page 5 du journal Tintin n°51 de décembre 1962. On y découvre un autoportrait savoureusement sombre de lui, où il se représente, lampe éteinte, et donc perdu au milieu d’une case logiquement baignée… d’humour noir ! Une pirouette graphique aussi concise qu’efficace, qui montre à quel point il savait rire de lui-même, y compris jusque dans les situations les plus obscures.
Spéléologue (dessin extrait du journal Tintin n°51 du 18 décembre 1962)
Pour en savoir plus sur le sujet, n’hésitez pas à consulter le Mag Tintino n°9 intitulé « Moi, Hergé ».
Textes et images © Hergé / Tintinimaginatio - 2026
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