Et si Tintin n’avait jamais existé ?
Que resterait-il si Tintin n’avait jamais existé ? La question peut sembler saugrenue… et pourtant : un monde sans Haddock, sans Milou, sans Tournesol. Et plus encore ! Sans Moulinsart, sans enquêtes haletantes, sans courses-poursuites effrénées, sans Tchang, sans fusée lunaire, sans yéti. Autant d’images, de figures et de scènes qui surgissent aussitôt à l’esprit tant elles ont façonné notre imaginaire collectif.
Né il y a plus de quatre-vingt-dix-sept ans, Tintin continue pourtant d’accompagner les lecteurs, toutes générations confondues, avec une étonnante fraîcheur. À l’approche de cet anniversaire qui frôle le centenaire, il est temps de prendre du recul, de feuilleter à nouveau les albums, et de se demander ce que la bande dessinée aurait perdu sans ces images, ces moments et ces motifs pourtant inoubliables…
Retour vers le futur
Imaginez un instant que le 10 janvier 1929, Tintin ne soit jamais apparu. Ce ne serait pas seulement un héros à la houppette en moins, mais une série d’images et de scènes fondatrices qui disparaîtraient d’un bloc. Au pays des Soviets, il n’aurait pu nous dévoiler cette énergie brute propre à la jeunesse, celle qui, dès les premières pages, le propulse vers le lecteur, comme une fusée.
À l’exact opposé, en Amérique, on ne l’aurait pas vu se frotter à une modernité agressive et mécanique, au milieu des Indiens et des sbires de tous poils, prêts à en découdre au moindre faux pas. Et face à cette Étoile mystérieuse, il aurait manqué ce basculement vers l’inconnu scientifique, cette tension très précise entre curiosité, compétition et inquiétude collective, comme si l’époque elle-même pesait sur l’expédition.
Plus tard, l’absence deviendrait encore plus nette. Sans Tintin, le royaume imaginaire du Khemed perdrait ce regard frontal sur des trafics et des hypocrisies qu’un simple récit d’action ne suffirait pas à masquer. Et avec les Picaros, on n’aurait pu montrer ce décalage, celui d’un héros inchangé au milieu d’un monde devenu plus trouble, plus politique, parfois désenchanté. C’est peut-être cela, le plus frappant dans ce jeu d’anniversaire : Tintin ne vieillit pas vraiment, mais tout ce qu’il traverse, lui, change de visage. En l’effaçant, on ne retire pas seulement une silhouette, on retire une manière de raconter le XXe siècle en mouvement.
Les plus grands sauvetages de Tintin
Parmi les hauts faits qui n’auraient jamais existé, les sauvetages occupent pourtant une place importante. Ils ne sont jamais de simples rebondissements spectaculaires : ils constituent souvent le cœur moral du récit. Le plus célèbre reste sans doute celui de Tchang, arraché à un ravin enneigé dans Tintin au Tibet, d’un obstination presque insensée, où Tintin agit sans calcul ni récompense.
Mais d’autres sauvetages jalonnent la série : le capitaine Haddock repêché à plusieurs reprises, Tournesol libéré de ses ravisseurs ou encore, les Dupondt tirés de situations absurdes. Tintin ne triomphe pas par la force, mais par la fidélité, la persévérance et le refus d’abandonner. Si Tintin n’avait jamais existé, ce sont aussi ces images-là, ces gestes de secours, répétés album après album, qui nous manqueraient le plus. Imaginez alors notre désarroi ?
Ces images qui ont fait Tintin
Comme tant d’autres, certaines cases ont façonné Tintin bien au-delà de leurs albums d’origine. Elles ont traversé les générations, fixé des postures, des silhouettes, des situations devenues indissociables de son univers. Comment raconter la conquête spatiale en fiction sans passer autrement que par la fusée rouge et blanche d’Objectif Lune et On a marché sur la Lune, devenue le symbole universel de l’aventure scientifique.
Le face-à-face silencieux avec le yéti dans Tintin au Tibet, image bouleversante à rebours du spectaculaire. Le requin en plongée dans Le Trésor de Rackham le Rouge, l’avion surgissant du ciel dans Le Crabe aux pinces d’or, ou encore la cantatrice figée dans son chant dans Les Bijoux de la Castafiore.
Ces images ont imprimé une mémoire visuelle, immédiatement reconnaissable. En retirant Tintin, ce ne sont pas seulement des albums que l’on efface, mais tout un répertoire d’images simples, lisibles, devenues fondatrices pour l’histoire de la bande dessinée.
Les personnages atypiques de Tintin
L’univers de Tintin ne tiendrait pas longtemps sans ses personnages secondaires. Il manquerait d’abord ce savant improbable, déjà évoqué plus haut, qu’est le professeur Tournesol, sourd comme un pot, distrait, dont les inventions font avancer l’intrigue autant que ses absences et ses malentendus.
Il n’y aurait pas non plus l’envahissante Castafiore, capable de bouleverser un récit, et rendre fou Haddock, par la seule puissance de sa voix. Sans Dupond et Dupont, il manquerait ces respirations absurdes qui désamorcent la tension. Même les adversaires y perdraient : privés de figures comme Rastapopoulos, plus manipulateur que brutal, le mal deviendrait nettement moins drôle.
Ces personnages atypiques ne sont pas des satellites. Ils composent une galerie humaine contrastée, parfois excessive, souvent touchante, qui donne à Tintin son relief et son rythme. Sans eux, l’aventure serait plus linéaire, plus froide. Avec eux, elle devient imprévisible, vivante, profondément singulière. Et ce n'est pas Haddock qui dira le contraire !
Les images du danger
Le danger est l’un des moteurs visuels les plus constants de l’univers de Tintin. Sans lui, une large part de la grammaire de l’aventure moderne ferait défaut. Hergé multiplie les situations extrêmes (chutes, explosions, poursuites, noyades évitées de justesse) mais toujours avec une lisibilité parfaite.
Certaines images se sont imposées durablement. Tintin suspendu dans le vide, cramponné à une paroi glacée dans Tintin au Tibet ; face au terrible mais pourtant attendrissant Ranko dans l’Ile Noire ; menacé par des explosions ou des armes invisibles dans L’Affaire Tournesol ; ou encore englouti sous l’eau, entouré de requins, dans Le Trésor de Rackham le Rouge.
Ces images du danger ne recherchent ni l’excès ni la surenchère. Fidèle à la ligne claire, sans ombrage ni dramatisation appuyée, Hergé construit la tension par le cadrage, la position des corps, la clarté de l’action. Le danger est immédiat, lisible, presque méthodique. En retirant Tintin, ce ne sont pas seulement des frayeurs que l’on perdrait, mais une véritable leçon de mise en scène, transmise album après album. Et sur ce terrain-là, inutile d’en douter : Hergé savait exactement ce qu’il faisait.
Les lieux qui ont façonné l’aventure
Les lieux ne sont jamais de simples décors en carton digne du village Potemkine dans les aventures de Tintin. Ce sont eux qui façonnent le récit, en dictent le rythme et imposent leurs règles aux personnages.
Le désert écrasant du Crabe aux pinces d’or, l’environnement étrange et paranormal de Vol 714 pour Sydney, la jungle étouffante de L’Oreille cassée ou les rues labyrinthiques du Lotus bleu ; chaque environnement impose son propre tempo, sa manière de se déplacer, d’attendre, de fuir ou de résister la plupart du temps.
Hergé conçoit ces espaces comme de véritables terrains d’épreuve. La montagne isole, la mer expose, la ville enferme, le désert épuise. Et toujours, ces lieux reposent sur une documentation rigoureuse (photographies, récits de voyage, croquis) avant d’être réinterprétés pour devenir immédiatement reconnaissables. Et en retirant Tintin, c’est toute une géographie imaginaire qui s’effondrerait. Comment ne pas s’émerveiller, par exemple, devant le travail de reconstitution du Temple du Soleil ? Ces images d’Épinal, devenues évidentes à force d’être vues, on les doit aussi à Tintin.
Les objets comme déclencheurs et mémoires du récit
Les objets ne sont jamais neutres dans Tintin. De bric et de broc, en conserve ou en plastique, de métal ou de cuivre, ils portent l’intrigue, condensent le passé et orientent l’action. La maquette de La Licorne dans Le Secret de La Licorne, les parchemins qu’elle dissimule, le sceptre royal au cœur de Le Sceptre d’Ottokar, la statuette arumbaya de L’Oreille cassée ou encore la canne qui détient le secret dans L’Affaire Tournesol sont bien plus que de simples accessoires. Ce sont des fragments d’histoire autour desquels tout s’organise.
Hergé leur accorde une attention presque maniaque : proportions exactes, matériaux crédibles, usages précis. Chaque objet devient un point d’ancrage visuel et narratif, immédiatement reconnaissable. Sans eux, l’aventure se disperserait. Avec eux, elle se structure, se transmet et se grave dans la mémoire du lecteur. Et parfois, tout commence par presque rien : une boîte de conserve vide, trouvée par Milou dans une poubelle, suffit à lancer toute l’intrigue du Crabe aux pinces d’or. Sans Tintin, même ces objets modestes seraient restés muets. Dans son univers, les grandes aventures naissent souvent de détails en apparence insignifiants…
Tintin, le détective reporter
Avant d’agir, Tintin est un inspecteur dans l’âme, chez qui peut surgir un eurêka salvateur ! Il y avait déjà des reporters avant lui, bien sûr. Mais au-delà du résultat, une grande partie de ses enquêtes repose sur ces moments calmes, souvent oubliés, où rien n’explose encore.
Dans Le Secret de La Licorne, Tintin examine une brocante, compare des objets, assemble des indices. Dans Le Lotus bleu, il observe des attitudes, des silences, des gestes qui trahissent. Dans Les Bijoux de la Castafiore, il ne court presque pas : il écoute, doute, recoupe. Au point de tout comprendre, au-delà même des clichés.
Ces images montrent un Tintin immobile, penché, attentif, parfois relégué à l’arrière-plan de la case. Hergé y construit un héros qui ne triomphe pas toujours par la force ni par la vitesse, mais par la patience et la lecture du réel. Ce sont des images moins spectaculaires, mais essentielles. Sans elles, Tintin ne serait qu’un aventurier de plus. Avec elles, il devient un personnage qui comprend avant d’agir, et dont l’intelligence passe d’abord par le regard.
Inlassablement, parfois dans la difficulté, Hergé a construit album après album un univers d’une cohérence rare, façonné par l’observation, la documentation et une exigence maladive de clarté.
En se demandant ce qu’il resterait si Tintin n’avait jamais existé, on mesure surtout ce qui a été patiemment bâti : des images, des personnages, des lieux, des gestes, une manière de raconter qui titille nos précieuses madeleines de Proust. Tintin n’est pas né d’un miracle, mais d’un travail acharné, répété, recommencé. Un univers à relire, encore et toujours, pour se rappeler qu’il ne tient pas du hasard… et qu’il existe bel et bien !
Textes et images © Hergé / Tintinimaginatio - 2026

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