Quand Mars attaque !
Vol 714 pour Sydney est, au départ, une aventure on ne peut plus classique où il est question de congrès aéronautique et d’aviation supersonique. Tout semble donc s’inscrire dans le registre du progrès technique et de la conquête du ciel – des thématiques habituelles dans l’univers d’Hergé.
Mais très vite, le récit dévie de son plan de vol initial. Du coup, l’aventure quitte les sentiers battus… ou plutôt, les pistes bétonnées pour atterrir au milieu de nulle part. En l’occurrence : sur l’île volcanique fictive de Pulau-Pulau Bompa, perdue dans le Pacifique.
Déserte ? Pas vraiment. Car ce petit écrin de verdure abrite déjà une figure bien connue des lecteurs : Rastapopoulos. Évidemment, ce dernier s’y est installé avec ses acolytes, afin d’y fomenter un nouveau coup tordu. C’est donc eux qui vont faire office de comité d’accueil à la descente de l’avion détourné.
Après quoi, l’intrigue verse logiquement dans le banditisme – avec un Rastapopoulos qui veut gagner… ou plutôt voler des millions, à Carreidas. Du moins, en apparence. Car rapidement, l’album glisse vers l’étrange.
Aux frontières du réel
Tintin, le premier, expérimente l’inexplicable. En plus de son intuition naturelle et de sa propre voix intérieure, il reçoit des indications télépathiques précises qui le guident à travers la jungle et les dangers. Une sorte de GPS intégré avant l’heure.
Est-ce un autochtone caché ? Une ruse sophistiquée ? Ou bien l’île elle-même qui communique avec lui comme une entité consciente ?
Quoiqu’il en soit, ce basculement est décisif : pour la première fois de la saga, le petit reporter n’est plus seulement confronté à des complots humains. Il est le récepteur de messages invisibles venus d’ailleurs. Il quitte ici le champ du rationnel pour s’aventurer dans le paranormal et l’obscur.
Rencontre d’un drôle de type
La suite du récit entraine nos héros dans un monde souterrain composé d’une antichambre servant de repère à des chiroptères, de couloirs labyrinthiques et de salles secrètes. Jusqu’ici, rien d’extraordinaire : exotisme et mystère font partie intégrante de la série.
Mais qu’on se le dise : « la vérité est ailleurs » (pour reprendre ici la célèbre formule popularisée par la série télévisée X-Files). Car, selon les locaux, les lieux sont habités par « des dieux venus du ciel sur leurs chars de feu ». D’ailleurs, les protagonistes tombent rapidement sur une salle (celle reprise en couverture de l’album) où se dressent d’immenses « gardiens du temple ». Autrement dit : de grandes statues aux yeux globuleux et disproportionnés – étrangement modernes dans leur ancienneté.
Le décor est savamment planté pour que la magie, comme l’irréel, opèrent. C’est donc entre ces murs que Tintin, Haddock et leurs compagnons d’aventure font la connaissance d’un drôle d’énergumène : un certain Mik Ezdanitoff.
L’homme est bizarre, mais parfaitement humain, au demeurant. Il se présente à eux comme un agent de liaison dont le « rrôle » – explique-t-il lui-même avec un accent traînant – est de « tenirr extra-terrrestrrres au courrant activités humaines dans tous les domaines ».
Des propos qui dépassent l’entendement, évidemment. Surtout pour le capitaine qui, d’ordinaire, est plutôt terre-à-terre. Mais, contre toute attente, le marin véhément accueille ces révélations avec un scepticisme modéré. Point de jurons ni d’invectives donc, lorsqu’Ezdanitoff lui montre la preuve tangible et irréfutable de l’existence de ses interlocuteurs extra-terrestres...
Nous ne sommes pas seuls
Plus de doute possible : mythe et technologie se superposent. Les « dieux » d’hier sont bien les extraterrestres d’aujourd’hui ! Et pour Hergé, c’est l’occasion idéale pour opérer une incursion inédite dans le domaine de la science-fiction, un terrain qu’il s’était jusque-là contenté d’effleurer.
Il faut dire aussi que le contexte s’y prête particulièrement. Depuis les années 1950, l’époque se passionne pour l’espace et ses mystères : course à la Lune, multiplication des témoignages d’objets volants non identifiés, etc. L’imaginaire collectif est donc logiquement saturé d’engins spatiaux spéciaux et de petits hommes verts.
Bien entendu, à la fin, la rencontre ultime – et tant attendue – a bel et bien lieu. Pour l’occasion, Tintin et ses amis s’offrent même un baptême de l’air pour le moins exceptionnel : un voyage à bord d’une soucoupe volante. Mais, fidèle à l’ambiguïté qui traverse l’album, cette expérience extraordinaire se déroule… sous hypnose. Si bien qu’une fois de retour sur Terre et donc, à la réalité, aucun d’entre eux ne conserve le moindre souvenir conscient de cette brève escapade sidérale.
Une conclusion déroutante, à l’image de l’album, qui laisse les lecteurs dans un entre-deux troublant. L’événement a bien eu lieu, mais il est impossible à prouver. Comme si Hergé avait choisi de laisser la porte ouverte entre le réel et l’inexplicable.
Textes et images © Hergé / Tintinimaginatio - 2026

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