Haddock, une colère en stock
Avez-vous déjà vu le capitaine Haddock en colère ? La question ne se pose même pas car l’emportement fait partie de sa façon d’être, au même titre que la barbe, la casquette et cette manière très personnelle de faire monter la pression jusqu’à l’explosion.
Mais dans Coke en stock, le capitaine ne se contente pas de rouspéter à la petite semaine. Il déploie une palette entière : de l’agacement au courroux, de la crispation à la fureur, de la bouillante irritation à la colère noire, celle qui ne fait plus seulement rire mais qui dit quelque chose de plus grave…
Et quand les événements s’acharnent, Haddock finit toujours par sortir de ses gonds, voir rouge, perdre son sang-froid, fulminer, tempêter, écumer, ou, selon l’humeur, ronger son frein avant de lâcher la bonde. Ce dossier va suivre l’album, du début à la fin, pour observer le talent d’Hergé à mettre en scène une physionomie tour à tour boudeuse, surprise, piquée au vif, puis franchement indignée. Bref un visage qui passe... par toutes les couleurs !
Tour de passe-passe
Tout démarre sur un coup du sort qui frise le destin : Tintin et Haddock croisent le général Alcazar… et le perdent aussitôt. Était-ce bien lui ? Pourquoi tant de mystère ? L’affaire a déjà l’allure d’un mauvais tour, et l’on sait qu'Haddock déteste qu’on le balade.
Rentrés à Moulinsart, un autre ouragan déboule : Abdallah. Le retour du petit démon, déjà croisé dans Tintin au Pays de l’or noir, suffit à faire monter l’énervement au quart de tour. Haddock essaie de tenir, de serrer les dents, de faire bonne figure (après tout, on ne « corrige » pas le fils d’un émir), mais l’agacement devient vite exaspération, puis franche irritation. On le sent déjà, il est à deux doigts de piquer une crise, voire de commettre un geste irréparable sur la descendance princière.
Et comme si cela ne suffisait pas, les ennuis reviennent en duo : les Dupondt. Dérangé au pire moment, Haddock se retrouve encore une fois à bouillir intérieurement. Il n’y a rien de tel pour le rendre chèvre : l’interruption, la maladresse, l’insistance, tout ce qui transforme une contrariété en rage montée en mayonnaise.
Mais l’album ne s’installe pas dans la farce car l’enquête reprend, et l’actualité du Khemed bascule. Coup d’État, manœuvres, trafic, pressions : la mèche est allumée. Haddock peut bien jurer « Tonnerre de Brest ! », cette fois, ce n’est pas seulement une formule. C’est l’annonce d’un engrenage qui pourrait bien finir sous une douche forcée.
L’orage et la mèche
Une fois la décision prise de partir, l’album commence à empiler les contrariétés avec une régularité presque cruelle. À peine arrivés, on les repousse, on les expédie manu militari vers la sortie. Haddock n’a même plus le luxe de s’installer dans une colère confortable, nos héros doivent repartir aussi tôt.
Mais voilà que le piège se referme : expulsés dans les airs d’un vieux coucou, l’avion devient lui-même une menace. La nervosité monte, la tension se lit sur le visage, les jurons servent de soupape. Haddock s’emporte, puis se ressaisit, puis repart : ce n’est plus une simple colère, c’est une série d’accès qui se rechargent sans cesse. Cependant, à force, ce n’est plus la colère qui l’assomme mais la fatigue. Morphée intervient comme un arbitre inattendu, coupant court aux frasques énergivores du vieux loup de mer.
Dans les bras de Morphée
Réveil difficile, nerfs à vif, Haddock alterne entre le grognement et la relance, entre l’humeur massacrante et l’effort de tenir bon. L’irritation demeure constante, comme une braise sous la cendre qui ne demande qu’à raviver l’incendie.
Oliveira da Figueira surgit alors, réveillé en pleine nuit et fidèle au poste. Hergé s’amuse de la situation, car le capitaine tente de préserver sa dignité dans un contexte qui la malmène sans cesse. Déguisements, quiproquos et déplacements absurdes composent un enchaînement de circonstances qui le rendent grincheux, susceptible, parfois franchement injurieux.
Sous son accoutrement improvisé, Haddock se met à fulminer ! Les invectives fusent, la voix monte, le ton se durcit, moins par caprice que par frustration de ne pas être compris. Au passage, le décor évoque Pétra. Hergé soigne son arrière-plan avec précision, et l’exotisme ne relève jamais du simple carton-pâte.
Pendant ce temps, à Moulinsart, Abdallah continue son œuvre. Mais cela, comme souvent, vaut mieux le laisser au lecteur : certaines farces se savourent mieux dans l’album que dans un résumé.
Poursuite en haute mer
Après le désert vient la mer. Paradoxalement, Haddock y retrouve son souffle. L’élément marin lui rend une assurance, un instinct, une compétence qui semblaient s’être émoussés dans les sables du Khemed. Sa colère change de registre, moins capricieuse, plus attentive. Il cesse d’être seulement irascible pour redevenir pleinement capitaine. C’est à bord d’un sambouk, voilier traditionnel de la mer Rouge, que Tintin et Haddock poursuivent leur route. La traversée paraît presque paisible, mais chez Hergé le calme annonce souvent la tempête.
Les ennuis reprennent donc, sans tarder. L’attaque venue du ciel provoque le naufrage et conduit à un face-à-face inattendu avec un pilote dont le nom déclenche chez Haddock une remarque aussi sèche qu’instinctive. Il raille, s’étonne, puis s’irrite à nouveau, comme s’il lui fallait toujours une soupape pour contenir la tension.
Le pilote s’appelle Piotr Szut, aviateur estonien au service du Khemed, abattu par Tintin avant d’être repêché et sauvé des flots.
On retrouve bientôt Tintin, Haddock et Szut entassés sur frêle esquif. Il ne manque guère qu’un bain forcé pour parfaire le tableau. Le capitaine approche alors de l’explosion permanente, le sang bouillonnant, les nerfs à vif, la patience réduite à une mince pellicule prête à se rompre.
Le salut vient d’un yacht. La Castafiore réapparaît, et, fidèle à elle-même, écorche le nom du capitaine. « Harrock… ? », et Haddock, à bout, complète : « Harrock’n roll. ».
Une colère noire
Mais Coke en stock n’est pas qu’un album de contrariétés. Il serre progressivement la vis pour la faire glisser vers un sujet plus dur. Et c’est ici que la colère d’Haddock devient vraiment intéressante, car elle cesse d’être seulement comique.
Sur le cargo, la nuit ne se contente pas d’apporter l’obscurité. Elle révèle la trahison et le feu portés par un ancien sbire bien connu de nos comparses. Réveillés en sursaut, abandonnés par l’équipage qui a saboté le navire, Tintin et Haddock doivent reprendre la barre et empêcher le bâtiment de sombrer. Le capitaine ne tempête plus dans le vide et la colère se mue instinctivement en énergie. On ne la fait pas à Haddock qui ne jure plus pour la galerie, il commande désormais d’une main de maître.
Mais c’est sans compter la découverte de la cale. Là, entassés dans la pénombre, se trouvent des Africains trompés sous couvert de pèlerinage et destinés à être vendus comme esclaves. Le titre de l’album prend soudain tout son sens. Vous en souvenez-vous ?
La réaction du capitaine change alors de nature. Il ne s’agit plus d’un accès d’humeur ni d’une irritation coutumière. Il comprend l’ampleur de la manœuvre et voit rouge, non par bouderie mais par indignation. Lorsqu’un des hommes, encore soumis à la peur ou à l’illusion du voyage promis, envisage de poursuivre vers sa destination, notre bougon national s’emporte avec vigueur. Il parle fort et insiste, refuse qu’ils retournent vers ceux qui les exploitent. Sa colère ne vise pas ces hommes mais la situation qui les broie et cherche à les arracher au piège.
Plus de cabotinage devant une telle infâmie. Et lorsque surgit à bord le négrier venu reprendre sa « marchandise », la fureur change encore de cible.
Là, Haddock ne s’énerve plus contre des individus parce qu’ils l’agacent, mais contra la situation qui malheureusement reste encore d’actualité. Dans ces planches, sa colère change de cible et de nature. Elle ne s’abat plus sur le premier gêneur venu ; elle se dresse contre l’injustice. Et lorsque le négrier ose en rajouter des choses, les insultes partent en rafale, comme une mitraillette déchargée à bout portant. Chaque mot claquant comme une détonation.
Ce chapelet d’invectives, de l’insulte savante à l’argot le plus sec, du patois inventé à l’épithète qui sonne comme un coup de poing. On entend passer de quoi remplir un dictionnaire : bachi-bouzouk, ectoplasme, coloquinte, moule à gaufres, forban, vandale, pirate, anthropophage, iconoclaste, ornithorynque, cercopithèque, espèce de… (vous avez compris, la liste est longue, et le capitaine ne se prive pas).
L’album aime les enchaînements, les causes et les effets, les menaces qui surgissent les unes après les autres. Du coup, il continue d’empiler les dangers, jusqu’au périscope qui fend la surface là où on l’attend le moins. La tension monte d’un cran. Haddock passe de la stupeur à la fureur, de la fureur à l’action. Au plus fort de l’attaque, dans un accès d’énergie brute, il arrache d’un coup le télégraphe d’ordres, comme si la mécanique elle-même devait céder sous sa détermination. La colère devient geste, et le geste devient riposte. Puis vient ce soulagement rageur qui tient presque de la jubilation.
Et même dans cette jubilation, Haddock garde le feu dans les yeux.
Conclusion
Retour à Moulinsart, enfin. Le fauteuil avec le calme et la paix ? Évidemment non. Abdallah a laissé des traces, et Séraphin Lampion arrive à l’improviste pour se jouer de la bonhommie retrouvée du capitaine. Il faut bien une dernière étincelle pour rallumer le brasier et rappeler que, même lorsqu’une grande affaire est réglée, Haddock reste Haddock : un homme qui voudrait se reposer, mais à qui l’univers refuse obstinément ce luxe.
Et vous : avez-vous reconstitué les fils de l’intrigue ? Ce dossier vous a-t-il donné assez d’indices, sans tout vous mâcher ? Si ce n’est pas le cas, une seule solution : relire Coke en stock. Vous y trouverez la clé de voûte, le détail qui change tout, et surtout cette chose que le présent article voulait suivre : les mimiques simiesques d’Haddock, ses passages de l’irritation à l’emportement, de la rouspétance à l’indignation, du juron qui fait rire à la colère qui accuse.
Dernière petite question, pour le plaisir : avez-vous compté ses invectives ? Si quelqu’un a le nombre exact, qu’il n’hésite pas à le laisser en commentaires et qu’il nous explique comment il a survécu à tant de « tonnerres de Brest » sans perdre, lui aussi, son sang-froid.
Textes et images © Hergé / Tintinimaginatio - 2026

Le Journal
Forums
Livres (e-books)