Danse avec Tintin
Pour toute une génération, jouer aux cow-boys et aux Indiens n’avait rien d’anodin. Ce théâtre de l’enfance charriait tout un imaginaire d’aventure, de grands espaces et de peuples libres.
Quand il envoie son fringuant reporter aux États-Unis, Hergé ne fait donc pas que céder à la mode du western, il réactive un vieux rêve nourri dès ses années de scoutisme.
Au pays des Peaux-Rouges
Bien avant de dessiner Tintin face aux Peaux-Rouges dans Tintin en Amérique, Hergé s’était déjà passionné pour les Indiens des plaines. Dans les années 1920, alors qu’il est boy-scout, il traverse ce qu’il appellera lui-même sa « période d’indianisme ». Fasciné par les Sioux et les Cheyennes, il lit notamment Mœurs et Histoire des Peaux-Rouges de Paul Coze, et gardera longtemps de cette période une admiration intacte. « J’ai aussi été peau-rougiste au moment où les scouts prenaient pour modèles les Indiens d’Amérique du Nord », confiera-t-il plus tard.
Cette fascination irrigue directement Tintin en Amérique. Lorsque le jeune reporter (rhabillé à l’occasion) croise la route des Amérindiens, Hergé convoque d’abord tout l’attirail du Far West tel qu’il nourrit alors l’imaginaire européen : campements, tipis, chef de tribu, capture et menace du bûcher. Le dessinateur puise là dans une mythologie populaire, familière à ses lecteurs comme à lui-même.
Quand le pétrole chasse les tipis
Mais l’album ne s’arrête pas à cette imagerie. Car derrière le décor du western surgit bientôt une tout autre réalité. Avec la découverte d’un gisement de pétrole sur les terres de la réserve, l’aventure change brutalement de registre. Prisonnier dans une grotte après un mauvais coup de Bobby Smiles, Tintin fait exploser le rocher qui l’emprisonne… et libère involontairement un gisement de pétrole. La spéculation s’emballe, les colons accourent, l’armée intervient, et les Indiens sont chassés. En quelques planches, Hergé fait basculer son récit du folklore vers la dépossession.
C’est sans doute là que réside toute la singularité de cet épisode, car les Peaux-Rouges de Tintin en Amérique naissent d’un imaginaire d’enfance, mais ils deviennent aussi les témoins d’une histoire bien réelle. Chez Hergé, le rêve du Far West se double déjà d’une critique du monde moderne, celui où le pétrole, l’argent et la vitesse finissent par tout emporter.
Pour une poignée de dollars
Si les Indiens occupent finalement une place relativement brève dans l’album, leur présence n’en est pas moins significative. Hergé aurait d’ailleurs souhaité leur consacrer une part plus importante du récit. Mais dans l’imaginaire populaire du début des années 1930, les gangsters de Chicago fascinent tout autant que les tribus du Far West, et les aventures criminelles apparaissent alors comme un moteur narratif plus efficace.
Tintin en Amérique oscille ainsi entre deux mythologies contemporaines : celle des Peaux-Rouges, héritée des récits d’aventure et du scoutisme, et celle du grand banditisme américain, dominée… par la figure bien réelle d’Al Capone.
Il n’en reste pas moins que l’album demeure étonnamment actuel, et que les braves Peaux-Rouges y tiennent une place d’honneur.
Textes et images © Hergé / Tintinimaginatio - 2026

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