Les seconds rôles au premier plan
Dans Les Aventures de Tintin, tout semble tourner avec raison autour du célèbre reporter. Et pourtant… à bien y regarder, certaines scènes lui échappent complètement ! Un professeur extravagant, un pilote qui tourne casaque, un marchand aussi bavard qu’insaisissable, ou encore quelque milliardaire fantasque capable de faire dérailler toute une expédition.
Autant de figures de passage qui, le temps de quelques planches, relèguent Tintin au second plan et lui chapardent quelques cases. Cette boule d’énergie qu’est Tintin doit alors s’effacer et observer le mouvement. On fait le point sur ceux qui, sans prévenir, volent la vedette !
Quand Tintin s’efface
C’est parfois le savoir qui impose sa loi. Dans L’Étoile mystérieuse, le professeur Hippolyte Calys dirige l’expédition scientifique chargée d’étudier l’aérolithe tombé dans l’Arctique. Derrière cette rigueur de savant réputé se cache un personnage délicieusement décalé. Distrait, excentrique, capable d’offrir des caramels en pleine discussion sur la fin du monde, Calys semble parfois ailleurs… sans jamais perdre de vue l’essentiel. Héritier des savants fantasques de la bande dessinée, Tintin se retrouve désemparé, voire effrayé devant ce qui s’apparente à une fin du monde. Ni plus ni moins. Comment ne pas apprécier la bonhommie du reporter aux joues rouges dans ses jeunes aventures.
Quand d’autres mènent le jeu
Mais dans Les Aventures de Tintin, le savoir ne suffit pas toujours. Encore faut-il agir et, si possible, savoir piloter. Pour un pilote, cela est préférable. Dans Le Crabe aux pinces d’or puis surtout dans Coke en stock, Piotr Szut apparaît d’abord comme une figure peu rassurante : pilote mercenaire estonien, borgne de surcroît, ce qui peut sembler étonnant pour un aviateur.
Néanmoins, c’est bien lui qui, à un moment décisif, prend les commandes, au sens propre comme au figuré. Car Szut change de camp. Le bandit d’hier devient l’allié de circonstance, puis un compagnon sur lequel on peut compter. Là où Tintin ne peut rien sans moyen de transport, Szut n’est certes pas un grand bavard mais il fait avancer l’aventure. On le retrouvera plus tard, à Jakarta, aux commandes du jet privé de Laszlo Carreidas (Vol 714 pour Sydney), preuve que certains seconds rôles, même discrets, savent aussi tracer leur propre trajectoire.
Quand la parole prend le dessus
Mais dans certaines situations, ni le savoir ni l’action ne suffisent. Encore faut-il avoir la tchatche ! Dans Les Cigares du Pharaon, le senhor Oliveira da Figueira s’impose alors comme une figure à part. Moustache en croc soigneusement travaillée avec l’embonpoint prospère, le vendeur hors pair surgit au détour d’une escale comme un personnage déjà en représentation.
Derrière le bonimenteur se cache un rusé coquin, capable de retourner une situation par la seule force du discours. Au pays de l’or noir, là où Tintin chercherait une solution, Oliveira l’invente à voix haute, improvise notre héros comme Alvaro son neveu venu du Portugal et… ça marche comme sur des roulettes ! Il croisera la route du redoutable docteur Müller. Nous y reviendrons dans un prochain article.
Quand le caprice dicte la route
Mais il arrive aussi que l’aventure déraille… pour une question de caractère. Dans Vol 714 pour Sydney, le milliardaire Laszlo Carreidas surgit comme une anomalie vivante. Patron d’un empire industriel, immensément riche, il n’en a pourtant ni l’allure ni l’assurance. Chapeau fatigué, manteau froissé, lunettes glissant sur le nez, Carreidas est un pingre obsessionnel, méfiant jusqu’à la paranoïa, incapable de serrer une main par peur des microbes.
Face à lui, Tintin doit surtout… attendre. Car dès leur rencontre à l’aéroport de Jakarta, Carreidas impose ses manies : il soupçonne tout le monde, refuse les poignées de main, et discute la moindre dépense.
Mais c’est surtout une fois capturé que le milliardaire révèle toute sa singularité. Sous l’effet du sérum de vérité, il se lance dans une étrange compétition avec Rastapopoulos pour savoir lequel des deux est le pire. Vol de poire dans l’enfance, tricheries, coups bas : Carreidas déballe tout, avec un sérieux presque déroutant, voire grotesque !
Pendant ce temps, Tintin s’évade et organise la riposte... mais presque en arrière-plan. Car sur cette île perdue, ce ne sont ni les héros ni les bandits qui captent l’attention, mais bien ce milliardaire imprévisible, capable à lui seul de détourner le cours du récit.
Ces personnages n’apparaissent parfois que brièvement. Quelques pages, quelques scènes, parfois même quelques répliques. Mais c’est déjà amplement suffisant car dans l’univers de Tintin, les seconds rôles ne sont jamais tout à fait secondaires.
Textes et images © Hergé / Tintinimaginatio - 2026

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