Vol au-dessus d’un nid d’avions
Et si les avions de Tintin racontaient bien plus que de simples voyages ?
La question peut surprendre, et pourtant elle s’impose dès que l’on prend un peu de recul : du premier vol bricolé dans Tintin au pays des Soviets jusqu’aux appareils modernes de Tintin et les Picaros, notre reporter parcourt bien plus que des continents, il traverse au passage tout un siècle de carlingues !
Car chez Hergé, l’avion n’est jamais un simple décor posé en arrière-plan pour faire joli ou accélérer l’intrigue à peu de frais. C’est un témoin doublé d’un indice pour ceux qui aiment suivre, d’un album à l’autre, l’évolution de ces appareils. Une trace presque documentaire d’un monde en pleine transformation, celui d’une aviation qui, en quelques décennies, passe du bricolage audacieux au gigantisme des flottes modernes.
Suivons Tintin non pas d’un pays à l’autre, mais d’un avion à l’autre, en observant comment ces machines racontent, à leur manière, une histoire plus vaste : celle du XXe siècle qui prend son envol. Ce dossier ne se veut pas exhaustif, il faudrait pour cela un carnet de bord digne d’un contrôleur aérien, mais simplement une traversée à hauteur d’ailes.
Accrochez votre ceinture, aviateurs en herbe, et, si possible, gardez un œil sur l’hélice : on décolle !
Le temps des pionniers
Au début de l’aviation, les machines volantes faisaient peur et pas seulement pour Tintin. Elles vibrent et tremblent, menaçant de se disloquer à chaque instant, comme pour rappeler au lecteur que voler reste encore, dans les années 1930, une forme d’audace presque inconsciente.
Dans Tintin au pays des Soviets, Tintin prend les commandes lui-même, comme si piloter allait de soi, l’apprentissage se faisant sur le tas, entre deux poursuites. Pourquoi pas après tout ? Milou parle bien sans détour, alors piloter un avion…
L’avion n’est pas encore un moyen de transport structuré, c’est un outil d’aventure, voire un jouet dangereux. Et ce n’est pas n’importe lequel, il s’agit probablement du Polikarpov L-1, un appareil encore rudimentaire, qui donne surtout l’impression de tenir en l’air par miracle. Et voilà qu’il s’écrase, sort son canif, taille une hélice dans le premier arbre venu, se trompe, recommence… la seconde fera l’affaire, et ça repart sans sourciller, Tintin allant jusqu’à se livrer à quelques acrobaties sur l’avion lui-même. On a connu réparations plus délicates.
Pas de confort, pas de maîtrise totale… On est loin des avions modernes. Qu’à cela ne tienne, Tintin n’en a cure pour foncer tête baissée dans l’aventure, quitte à confier sa vie à quelques planches et beaucoup d’audace.
Même impression dans Les Cigares du pharaon, où l’on voit apparaître un De Havilland DH.80A Puss Moth, petit avion élégant mais vulnérable, lancé dans une fuite qui tient plus du pari que du plan maîtrisé. Aïe, aïe, aïe ! L’engin fend le ciel comme il peut, poursuivi par des chasseurs, et finit, évidemment, par chuter. Le crash n’est pas un accident exceptionnel, il devient presque une étape du voyage !
Dans L’Île Noire, les biplans multiplient les acrobaties incertaines, et les Dupondt, fidèles à eux-mêmes, transforment la poursuite aérienne en numéro d’équilibriste involontaire. On vole, certes, mais on ne maîtrise pas encore tout à fait l’appareil.
Ce que ces avions racontent dans ces premiers albums de Tintin, au fond, c’est une époque où l’aviation reste un territoire neuf, encore instable, où le progrès avance plus vite que la sécurité, et où chaque décollage conserve quelque chose d’un défi lancé à la gravité de Newton. Autant dire que l’atterrissage n’est jamais garanti.
Le ciel sous tension
Puis, peu à peu, le ciel change de registre. L’imprévu recule, la menace prend le relais : dans Le Sceptre d’Ottokar, l’apparition d’avions militaires comme le Messerschmitt Bf 109 donne au récit une coloration politique évidente. On ne vole plus seulement pour voyager ou fuir, le ciel devient un espace de surveillance et de pression, où l’aviation s’inscrit désormais dans l’ombre des tensions européennes.
Même constat dans Coke en stock, où des appareils comme le De Havilland DH.98 Mosquito interviennent directement dans l’action, transformant le ciel en zone de combat, où ce qui tombe d’en haut n’est jamais une bonne nouvelle.
Dans Tintin au pays de l’or noir, les Supermarine Spitfire survolent le désert comme une présence permanente, presque oppressante, rappelant que la maîtrise de l’air est désormais un enjeu de puissance. Et que dire de l’hydravion Arado Ar 196 dans L’Étoile mystérieuse, qui permet d’atteindre un lieu isolé au milieu de l’océan, comme si l’aviation offrait désormais un accès total au globe, même dans ses zones les plus reculées.
L’avion n’est plus un simple moyen d’évasion, et dans Tintin, le vrai problème commence généralement une fois en l’air. Mais une chose reste inchangée : notre héros n’a pas froid aux yeux, en atteste l’adresse d’équilibriste sur les aile de l’appareil. Autant dire que rester au sol n’est pas toujours la pire des options.
L’ère des grands voyages
Après les turbulences vient une forme d’organisation poindre le bout de nez. Le ciel se structure, les lignes se dessinent, les avions s’agrandissent.
Dans Tintin au Tibet, le Douglas DC-3, puis le Lockheed Constellation, incarnent cette nouvelle aviation commerciale, capable de relier les continents avec une régularité presque rassurante. L’avion devient un espace collectif, partagé, où l’on voyage assis, bien encadré et accompagné. Mais Hergé ne perd jamais le sens du drame, et même dans cette modernité apparente, le crash reste possible, brutal, rappelant que le progrès n’efface jamais totalement le risque.
Dans Objectif Lune, le Douglas DC-6 de la compagnie Syldair transporte Tintin et Haddock vers une aventure scientifique, preuve que l’aviation s’inscrit désormais dans un réseau organisé, presque banal… du moins en apparence.
Même les hydravions, comme le Short Sunderland dans Les Sept Boules de cristal, participent à cette ouverture du monde, reliant des territoires éloignés avec une aisance nouvelle.
Dans L’Île Noire, cette montée en puissance de l’aviation se lit autrement, presque en filigrane. Les appareils se multiplient à tire-larigot, du petit Cessna 150 de Müller aux biplans proches du Bristol Scout utilisés pour la poursuite, en passant par des modèles plus imposants comme le Savoia-Marchetti S.73, que l’on retrouvera notamment dans Le Sceptre d’Ottokar. On passe d’un avion à l’autre avec une facilité déconcertante, comme si le ciel devenait un véritable terrain de jeu. Un terrain où chacun semble pouvoir entrer et sortir à sa guise.
Pourtant, Hergé s’amuse à faire vaciller cet ordre : les poursuites s’emballent, les trajectoires se croisent, et le moindre vol peut tourner court.
Le voyage aérien devient alors un pont entre les continents, mais aussi entre les intrigues, permettant à Hergé de déployer ses récits à l’échelle du globe. Comme l'époque de Tintin au pays des Soviets paraît loin, très loin. Et notre reporter n’est pas au bout de ses surprises…
Le vertige de la modernité
Et puis, soudain, comme un coup de colère improbable de Tournesol, tout s’accélère !
Dans Vol 714 pour Sydney, l’apparition du mythique Carreidas 160, inspiré du General Dynamics F-111, marque une rupture nette. L’avion n’est plus seulement un moyen de transport ou un outil stratégique, il devient un objet de prestige, presque un caprice de milliardaire, concentré de technologie et de puissance.
À côté, le Boeing 707 incarne l’aviation commerciale moderne, rapide, efficace, déjà mondialisée.
Et dans Tintin et les Picaros, le Boeing 747 - presque naturel dans son gigantisme -, symbolise l’entrée dans une ère où voler n’est plus une aventure, mais une routine. Posons-nous la question : Tintin a-t-il son permis de pilote ?
Le contraste est saisissant, là où Tintin bricolait autrefois son envol, brinquebalant, il embarque désormais dans des machines capables de transporter des centaines de passagers à travers le monde, comme si l’exploit d’hier était devenu, sans même que l’on s’en rende compte, le quotidien.
Et c’est précisément ce chemin que l’on retrouve aujourd’hui, jusque dans la réalité, avec un avion de Brussels Airlines décoré aux couleurs de Tintin, preuve que cet imaginaire a fini par s’ancrer dans le paysage belgo-aérien.
Un siècle dans un cockpit
Au fond, ce qui frappe, ce n’est pas seulement la diversité des avions, ni même leur précision presque obsessionnelle, mais la manière dont ils accompagnent, presque silencieusement, l’évolution du monde.
Dans un univers aussi énergique, personne ne s’arrête pour constater que tout change. Entre Rastapopoulos qui tire les ficelles et Piotr Szut qu’on repêche entre deux catastrophes, les avions évoluent presque sans qu’on y prête attention.
Du biplan hésitant au jet supersonique, de l’aventure bricolée au voyage organisé, Hergé dessine sans en avoir l’air une véritable histoire de l’aviation, intégrée au récit, fondue dans l’action, presque invisible à force d’être naturelle.
Et lorsqu’un avion moderne arbore le visage du petit reporter, ce n’est plus seulement un clin d’œil graphique, mais comme une boucle qui se referme, comme si Tintin, après toutes ces aventures, finissait par rejoindre le monde réel.
Car après tout, le reporter belge n’a jamais cessé de voler. On l’a même vu célébré comme le glorieux vainqueur d’un raid du pôle Sud au pôle Nord avec escale à Berlin, excusez du peu. Vous avez reconnu dans quel album ? Dites-le-nous en commentaires.
Vous voulez en savoir plus ? Hergé, Tintin et les avions
Textes et images © Hergé / Tintinimaginatio - 2026

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