La Case qui parle : Tintin à l’ombre des montagnes chinoises
Imaginez que vous êtes au pied de cette montagne, perdu dans un paysage vaste, en compagnie de Tintin et de Tchang alors qu’un monde sous tension se dessine en filigrane. Nous sommes encore dans cette première moitié de XXe siècle où l’image de la Chine est inconnue pour la plupart des Occidentaux. Et là, vous regardez sans le savoir l’inspiration d’une œuvre plus ancienne encore. La magie d’Hergé a encore frappé !
Car ces quelques vignettes qui pourraient passer pour une simple respiration entre deux scènes d’action, ne sert à rien si l’on s’en tient strictement au déroulement du récit : Tintin vient de sauver Tchang de la noyade et tous deux poursuivent leur route vers Hou-Kou (cf. village fictif inspiré de la Chine traditionnelle).
Dans ce périple où l’amitié tissée aussi bien dans la réalité qu’en fiction, Tintin et son nouveau compagnon nous font découvrir un pan d’histoire méconnue. Car ce que vous observez n’est pas seulement une case du Lotus bleu, mais l’écho d’une œuvre bien réelle intitulée Voyageurs au milieu des montagnes et des ruisseaux, peinte au XIe siècle par Fan Kuan.
Cette montagne immense et la rivière qui serpente ne sont pas seulement un hommage à cette peinture. Hergé transforme la composition, en retient les lignes de force et en tire une image épurée où subsiste une idée vertigineuse : l’homme n’est plus au centre, il devient un simple élément du paysage.
Cette rencontre avec l’art chinois ne doit rien au hasard. Elle passe par un homme, Tchang Tchong-jen, étudiant en art rencontré à Bruxelles, qui va profondément modifier la manière de dessiner d’Hergé. Plus qu’un conseiller, il devient un passeur, lui apporte des manuels, lui montre le travail du pinceau, la souplesse du trait, et surtout cette capacité à suggérer plutôt qu’à décrire. Comme le souligne le critique Pierre Sterckx, la ligne claire elle-même s’en trouve transformée, moins rigide, moins sèche, presque respirante.
Car il y a dans cette case une économie de moyens frappante. Peu d’éléments, peu de détails, rien de superflu. Hergé ne garde que l’essentiel, fidèle à cette logique que l’on retrouve dans tout l’album, où chaque objet existe pour une raison précise, où le décor ne sert jamais à meubler mais à signifier.
Dans cet album, Benoît Peeters parle d’un travail de stylisation remarquable, où élégance et lisibilité se rejoignent, et Philippe Goddin y voit même un sommet, un moment où l’influence de l’art chinois pousse Hergé vers un dépouillement qu’il ne retrouvera plus tout à fait par la suite.
Nous avons déjà évoqué le bourreau de travail qu’est Hergé, les nombreuses documentations qu’il consulte et l’attention minutieuse qu’il porte à chaque détail. Ce que cette image introduit, presque à notre insu, c’est une autre manière de regarder la beauté des environnements. Le style shanshui, cet art du paysage qui souligne l’insignifiance de l’être humain dans l’immensité du cosmos. Ici, Tintin n’est plus un héros en action, mais une présence parmi d’autres, à peine visible, presque dissoute dans l’espace, comme on peut le voir dans la case attenante.
Avec Tchang, l’aventure n’est plus une projection occidentale sur un décor exotique, elle devient une découverte et une tentative de compréhension. La Chine n’est plus un décor, elle devient une culture, avec ses codes, ses symboles, sa manière propre de penser le rapport entre l’homme et la nature.
Hergé ne se contente plus de raconter une histoire, il laisse entrer dans son dessin une autre tradition, un autre regard, presque une autre philosophie. Et pendant que Tintin apprend ainsi à se faire plus discret, se fondant littéralement dans le paysage, les Dupond(t) réapparaissent presque aussitôt en ville, encostumés à l’excès, offrant un contraste saisissant.
Pour tout savoir sur cet album et bien plus encore, vous pouvez aussi plongez dans les coulisses !
Textes et images © Hergé / Tintinimaginatio - 2026

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