Tintin, le bien nommé

"Tintin", ça sonne bien. Et même très bien. C’est court, ça claque, ça se retient vite et sans effort au point que ça reste coincé dans la tête comme une petite ritournelle dont on ne voudrait même pas se débarrasser.
En 1929, quand Hergé choisit ce nom pour baptiser son tout nouveau personnage, il a l’instinct sûr : deux syllabes, une répétition, zéro complication.
Résultat ? Un nom que tout le monde peut prononcer, du fond de la cour de récré jusqu’aux quatre coins du globe !
Le Lotus bleu (planche 3, case D3)

Une tradition issue de la presse illustrée

Pour comprendre le succès du nom "Tintin", il faut avant tout le replacer dans le contexte culturel de l’époque et celui de la presse illustrée, en particulier. Car entre la fin du XIXe et le début du XXe siècle, ce secteur a connu un essor sans précédent, en Europe.
En Belgique comme en France – berceaux créatifs des plus productifs –, les premiers titres dessinés mêlent allégrement dessins d’humour, caricatures, satires graphiques ainsi que les premières formes de bande dessinée. Mais si leurs images attirent irrésistiblement l’œil, leurs contenus ne sont pas adaptés aux plus jeunes.
Qu’à cela ne tienne ! Les éditeurs développent aussitôt des publications spécialement pensées pour les enfants qui, bien souvent, n’en sont encore qu’aux prémices de l’apprentissage de la lecture. De fait, l’objectif est clair : capter immédiatement leur attention et faciliter leur compréhension afin de les fidéliser durablement.
Aussi, pour être compris et retenus de tous, les auteurs vont privilégier des noms de héros courts (une ou deux syllabes) mais surtout faciles à déchiffrer et à prononcer (rappelons ici que la lecture à haute voix était monnaie courante à cette époque).
A gauche, Totor, C.P. des Hannetons (1929) et à droite, Tintin au pays des Soviets (planche 7, case B2)
Le saviez-vous ?
Totor et Tintin dans le même bateau… euh, strip ! Ces deux-là se sont effectivement donnés la réplique à l’occasion d’un gag en 6 cases. Mais que les amateurs d’Hergé et de ses créatures se rassurent puisque cette rencontre inattendue n’est pas de sa main, mais de celle Aristide Delannoy, artiste et dessinateur de presse français. Intitulée « Le hérisson », cette historiette est parue en 1904 dans Le Petit Havre illustré. Preuve que des homonymes peuvent en cacher d’autres mais surtout, que ce type de nom circulait déjà très activement dans la culture graphique du début de XXe siècle.

Mot… ou plutôt nom compte double !

Évidemment, dans ce contexte, les noms à syllabes redoublées tirent leur épingle du jeu et leur usage intensif va rapidement donner lieu à un phénomène de mode. Si bien que les "Toto", "Fifi", "Lulu" et autres "Tintin" vont pulluler au point d’envahir durablement les pages de la littérature enfantine.
L’efficacité de ces créations s’explique par des mécanismes linguistiques fondamentaux : les enfants apprennent plus facilement par la répétition, ces sons sont également plus faciles à articuler et, cerise sur le gâteau, ils créent naturellement aussi une impression de proximité et de familiarité. On retrouve effectivement cette logique dans les premiers mots appris, comme « papa » et « maman » ou les surnoms affectifs, par exemple.
Le Crabe aux pinces d’or (planche 16, case A3)

Un nom qui sonne bien

Dans les journaux illustrés de la période, les récits sont souvent courts, publiés en « one shot » ou en épisodes et fortement dépendants de l’image. Raison pour laquelle, le nom des protagonistes doit donner une impression instantanée du personnage.
Celui de "Tinin" évoque la vivacité, la légèreté, le mouvement, une énergie espiègle, rapide et presque bondissante. Sans aucune description, ni hésitation, le lecteur perçoit déjà un personnage dynamique, curieux, toujours en action. Ce nom agit, de fait, comme un puissant raccourci narratif.
Tintin au pays des Soviets (version colorisée – planche 53, case C1)
Pourquoi ? Parce que c’est un mot qui sonne comme une… onomatopée (il évoque un tintement léger : tin-tin). D’ailleurs, dans son usage commun, il a souvent été utilisé par les poètes et les chansonniers pour rythmer et donner du relief à leurs compositions. On retrouve cet effet stylistique de percussion verbale chez Ernest Prarond, par exemple :
« De la Sorbonne qui s’effare
En ses murs écho de Plotin
Tintin, tintin tintine tintin
Au Luxembourg court la fanfare
Des écoliers du mon Latin
Tintin, tintin tintine tintin »

Extrait du poème « Fanfare sur une fanfare »
écrit par Ernest Prarond en 1881 dans Du Louvre au Panthéon

En plus d’une sonorité brillante et enlevée, ce nom répond parfaitement aux contraintes visuelles de la bande dessinée – un médium à la croisée du texte et de l’image et d’une narration rapide et expressive. Il est idéal puisqu’il est presque « dessinable ». Sa symétrie et sa simplicité le rendent efficace dans un univers graphique chargé, où chaque détail compte.
Coke en stock (planche 46, case C4)

De portée universelle

Enfin, l’une des grandes forces du nom "Tintin" réside dans sa neutralité. Il ne possède aucune connotation nationale, ne renvoie à aucun culture spécifique et ne comporte aucun son difficile à prononcer.
En outre, il s’écrit de la même manière dans de nombreuses langues (anglais, espagnol, italien, danois, etc.). A une époque où la bande dessinée commence à gagner ses lettres de noblesse et donc, à circuler à l’international, cet atout est évidement décisif.
"Tintin" devient alors un passeport universel, à l’image du personnage lui-même qui est un infatigable voyageur !
Les Cigares du Pharaon (planche 15, cases D1 à 4)
Textes et images © Hergé / Tintinimaginatio - 2026
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