La Case qui parle : Tintin, maître zen ?
Alors que les crampons sont de sortie et que les passions sportives s'enflamment aux quatre coins du monde, Tintin, lui, se met sens dessus dessous pour garder la forme. La tête à l'envers, littéralement. Il faut dire que parcourir les cinq continents, courir après des trafiquants et échapper aux pires sbires de la planète n'est pas de tout repos.
À première vue, cette case de Tintin et les Picaros ne semble pourtant pas mériter une attention particulière. Alors que le capitaine Haddock découvre avec stupeur l'arrestation de la Castafiore au San Theodoros, Tintin apparaît... la tête en bas. En pyjama, parfaitement calme, il poursuit ses exercices tandis que son fidèle compagnon s'agite dans tous les sens.
Faut-il y voir une simple manière de rester en forme ou le signe d'un personnage qui évolue avec son temps ? Car ce Tintin-là n’est déjà plus tout à fait celui des premières aventures.
Depuis près de quarante ans, le jeune reporter a traversé les déserts, affronté des malfaiteurs de tout poil, déjoué des complots internationaux et même marché sur la Lune. Qui pourrait faire mieux ?! Toujours en mouvement, toujours prêt à bondir vers une nouvelle péripétie. Ici, au contraire, il respire et se concentre, probablement pour mieux repartir. Mais comme le dit si bien la comptine, mille kilomètres à pied, ça use les souliers ! Avant même que l’intrigue ne commence réellement, Hergé montre un héros qui semble avoir changé.
Cette transformation ne tient pas uniquement à cette posture de yoga. Car derrière cette image familière du reporter, le monde qui entoure Tintin s’est modernisé. Les années 1930 sont bien loin derrière lui… Nous sommes désormais au milieu des années 1970, une époque marquée par l’essor des philosophies orientales, du développement personnel et d’une nouvelle manière d’envisager le rapport au corps.
Le choix du yoga n’est donc probablement pas complètement anodin. Depuis les années 1960, cette pratique connaît un succès grandissant en Europe occidentale. Méditation, maîtrise de soi, recherche d’équilibre : autant de thèmes qui séduisent une génération en quête d’autres horizons. Hergé, toujours attentif à son temps, glisse discrètement ces évolutions dans son univers.
Mais cette case dit aussi quelque chose du dessinateur lui-même.
Au moment où paraît Tintin et les Picaros, Hergé a profondément évolué. L’homme qui créait autrefois ses récits à un rythme effréné s’interroge davantage, doute davantage et porte un regard plus critique sur son propre héros. Plusieurs spécialistes ont d’ailleurs vu dans cet album une forme de changement progressif de l’univers de Tintin. Le reporter n’est plus seulement un aventurier infatigable : il devient un personnage plus posé, plus observateur, parfois même plus distant.
La posture choisie par Hergé est révélatrice. Alors qu'une telle nouvelle aurait pu précipiter le début de l'aventure, Tintin ne se jette pas immédiatement dans l'action. Il poursuit calmement ses exercices tandis que Haddock s'agite déjà. Une manière, peut-être, de montrer un héros plus posé, qui prend désormais le temps de la réflexion avant celui de l'action.
Sous ses airs de simple plaisanterie, l’image marque le changement entre deux époques : celle du Tintin classique et celle d’un monde en pleine mutation. Le reporter n’abandonne pas l’aventure, mais il semble désormais l’aborder autrement.
La tête en bas ou les pieds sur terre, Tintin reste Tintin. Mais à travers cette simple posture, Hergé nous rappelle qu'il suffit parfois d'un détail pour redécouvrir un personnage que l'on croyait connaître par cœur !
Textes et images © Hergé / Tintinimaginatio - 2026

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