Un été au château de Moulinsart
Derrière ses grilles se cache sans doute l’une des demeures les plus célèbres de la bande dessinée. Un vaste château de pierre blanche, un parc où il fait bon flâner sous le soleil, quelques bois pour échapper aux fortes chaleurs et suffisamment de chambres pour accueillir les visiteurs de passage, dont vous êtes aimablement invité à faire partie.
Sur le papier, difficile d’imaginer meilleur endroit pour poser ses valises cet été. D’autant que le propriétaire des lieux, un certain capitaine Haddock, semble désormais mener la paisible existence d’un châtelain retiré à la campagne. Enfin... paisible, c’est vite dit ! Cette drôle de pension de famille abrite des personnages hauts en couleur, quelques importuns et suffisamment d’embrouilles pour occuper votre séjour.
Car séjourner à Moulinsart, c’est accepter que derrière les apparences d’une tranquille demeure seigneuriale puisse surgir à tout instant une nouvelle aventure. Une cantatrice mondialement connue peut débarquer avec une armada de bagages, un inventeur distrait transformer une dépendance en laboratoire secret, des journalistes envahir les pelouses et un assureur particulièrement tenace apparaître au détour d’un couloir. Et que dire d’Abdallah, cette véritable peste capable de faire grimper de quelques crans la tension artérielle de notre pauvre capitaine. Et ce sans compter les visiteurs indésirables, les objets qui disparaissent et cette satanée marche d’escalier à l'entrée que personne ne semble décidé à réparer.
Alors, sans plus attendre, un petit topo des lieux s’impose. Prenez vos quartiers dans cette bâtisse aux mille secrets. Nous allons justement vous en ouvrir quelques portes au fil de ce dossier exclusif.
Bienvenue à Moulinsart !
Moulinsart occupe une place bien plus importante dans Les Aventures de Tintin que celle d’un simple décor. Pendant les premières années de ses aventures, Tintin ne tient guère en place. Du Congo à l’Amérique, en passant par les périples les plus improbables, son port d’attache est surtout l’aventure, sa clé celle des champs et son horizon, le monde entier.
Son appartement de la rue du Labrador lui offre certes un toit entre deux voyages, mais le reporter semble presque condamné au mouvement perpétuel. Il suffit d’un télégramme, d’une rencontre ou d’un événement inattendu pour que Milou et lui repartent vers l’autre bout du monde. Et malgré toute la conversation de ce fidèle compagnon, il va sans dire qu’on ne peut éternellement rester entre quatre murs à tailler le bout de gras avec un fox-terrier.
Avec l’apparition de Moulinsart, quelque chose change profondément. Pour la première fois, l’aventure jette l’ancre et trouve une véritable maison, un lieu où revenir après avoir parcouru le monde !
Alors profitons des longues journées estivales pour franchir les grilles du domaine. Du grand escalier aux caves, du laboratoire du professeur Tournesol aux allées du parc, une visite s’impose. Mais gardez tout de même un œil sur vos bagages, car à Moulinsart, même lorsque personne ne part à l’aventure, le rocambolesque trouve toujours un moyen d’entrer. Même les oiseaux se révèlent chapardeurs. C’est dire s’il vaut mieux ne rien laisser traîner près d’une fenêtre ouverte.
Un château retrouvé par hasard
Lorsque Moulinsart apparaît dans Le Secret de la Licorne, rien ne laisse encore présager qu’il deviendra le cœur géographique de toute la seconde moitié des Aventures de Tintin. Le château n’est d’ailleurs pas découvert au terme d’une paisible promenade immobilière, brochure en main et coup de cœur assuré pour les vieilles pierres.
Non, non, Tintin y arrive dans des circonstances autrement plus mouvementées : enlevé par les frères Loiseau, deux antiquaires aux méthodes commerciales pour le moins discutables, il se retrouve enfermé dans les caves du domaine.
Voilà donc une première visite qui commence par le sous-sol. Tintin découvre les lieux par leurs entrailles et entreprend bientôt de tester lui-même la solidité des murs. On a connu meilleure façon de visiter une propriété, mais au moins échappe-t-il aux traditionnelles mondanités de bienvenue.
Moulinsart n’est pourtant pas un château comme un autre. La demeure avait autrefois appartenu au chevalier François de Hadoque, ancêtre du capitaine et commandant de La Licorne. Sans le savoir encore, Tintin vient donc de mettre la main sur un morceau du passé de son ami. Lui qui, quelques albums plus tôt, dérivait encore sur les mers à bord du Karaboudjan possède soudain des racines bien plus solides : plusieurs tonnes de pierre, un vaste parc et, détail non négligeable pour la suite, une cave plutôt bien fournie !
Encore faut-il récupérer la propriété. Cela tombe bien, dans Le Trésor de Rackham le Rouge, le professeur Tournesol apporte fort opportunément la solution. La vente du brevet de son sous-marin de poche lui a rapporté suffisamment d’argent pour permettre au capitaine de racheter le domaine de ses ancêtres. Voilà sans doute l’un des investissements les plus judicieux de toute la série ! Quelques plongées mouvementées auront finalement permis à Haddock de troquer sa cabine de marin contre une vie de château. Ne vous pressez pas, le maître des lieux vous attend.
Un pied-à-terre pour un marin
Le changement est dès lors considérable ! Haddock devient châtelain, Nestor reste aux commandes de la maison et Tintin, sans jamais en devenir officiellement propriétaire, finit lui aussi par y prendre ses habitudes. Tournesol ne tarde guère à y installer ses pénates, ainsi que quelques expériences dont le voisinage aurait sans doute préféré ignorer l’existence. Peu à peu, Moulinsart devient le port d’attache de cette drôle de famille recomposée. Entrez, entrez, vous y êtes également attendus. Prenez vos aises, mais ne défaites peut-être pas tout de suite vos bagages, dans cette maison, les séjours tranquilles ont une curieuse tendance à mal tourner.
Et comme si Hergé voulait définitivement sceller cette installation, le trésor tant recherché dans Le Trésor de Rackham le Rouge se trouvait finalement... à Moulinsart. Après une traversée en mer, une île explorée de fond en comble et suffisamment de plongées pour donner des palmes à toute l’équipe, Tintin et Haddock découvrent le butin de Rackham le Rouge dans les caves du château, dissimulé dans un globe terrestre de la crypte.
Il fallait donc parcourir des milliers de kilomètres pour découvrir que la fortune familiale attendait tranquillement à la maison. Une leçon à méditer avant de réserver vos prochaines vacances.
Le monde entier entre à Moulinsart
À partir de cette installation, Moulinsart transforme profondément la géographie des aventures. Jusqu’alors, Tintin devait presque toujours partir pour que quelque chose arrive. Désormais, le monde peut venir jusqu’à lui… Et il ne s’en prive pas ! Au fil des albums, le château prend même des airs de hall de gare. Bianca Castafiore y prend ses quartiers avec Irma et Wagner, Abdallah transforme les lieux en gigantesque terrain de jeu et Séraphin Lampion y débarque avec une facilité qui semble inversement proportionnelle au désir du capitaine de le recevoir (et c’est peu de le dire). Amis, importuns et parfaits inconnus semblent tous connaître le chemin de Moulinsart. Une adresse manifestement beaucoup moins confidentielle que ne l’aurait souhaité son propriétaire.
Cette agitation atteint son apogée dans Les Bijoux de la Castafiore. Après avoir envoyé Tintin en Union soviétique, en Chine, en Amérique du Sud, au Tibet et jusque sur la Lune, Hergé accomplit quelque chose d’assez extraordinaire. Cette fois, inutile de faire vos valises, l’aventure se déroule presque entièrement sur place.
Et si vous comptez y séjourner quelques jours, autant vous prévenir, le repos n’est pas compris dans la formule. Une marche cassée provoque une succession d’accidents, la Castafiore arrive avec une armada de bagages, des journalistes investissent les lieux, une équipe de télévision s’installe au château et une émeraude disparaît mystérieusement. Ajoutez quelques visiteurs inattendus et vous comprendrez rapidement que la tranquillité promise par la brochure était quelque peu exagérée. Vous étiez venu profiter du parc et du calme de la campagne ? Dommage.
Hergé démontre ainsi que l’aventure n’a finalement pas besoin de frontières lointaines. Quelques pièces, un parc et une poignée de visiteurs suffisent. À Moulinsart, nul besoin de courir le monde, il finit toujours par sonner à la porte. Mais puisque vous êtes désormais sur place, autant poursuivre la visite et découvrir ce que cette imposante demeure a réellement à vous offrir…
Et si Moulinsart existait vraiment ?
Vous commencez à prendre goût à la vie de château et l’idée de rendre les clés vous chagrine déjà ? Bonne nouvelle, la visite peut se poursuivre dans le monde réel.
Il faudra simplement quitter Tintin et ses compagnons quelques instants et prendre la direction du Loir-et-Cher, en France. Là, derrière une longue allée, une silhouette devrait vous sembler étrangement familière. Vous voici cette fois au château de Cheverny. Enfin, pas tout à fait à Moulinsart, mais presque.
Lorsque Hergé imagine la demeure du capitaine Haddock, il s’inspire très directement de ce château construit au XVIIe siècle. La ressemblance est frappante, au point qu’un tintinophile arrivant devant sa façade centrale pourrait presque s’attendre à voir Nestor lui ouvrir la porte. Hergé s’est toutefois permis quelques travaux sans demander de permis de bâtir. Il a tout simplement supprimé les deux imposants pavillons latéraux de Cheverny pour ne conserver que sa partie centrale, plus compacte et surtout plus facile à loger dans les cases de ses albums. Moulinsart était né.
Et Hergé ne s’est pas contenté de la façade. La documentation qu’il avait réunie sur Cheverny lui a également servi pour imaginer certains intérieurs et éléments mobiliers de Moulinsart. De quoi rendre la frontière entre fiction et réalité assez troublante lorsque l’on passe d’une case de Tintin aux pièces du véritable château.
Mais ne rangez pas trop vite votre carte, car notre Moulinsart possède également un petit bout de Belgique. Son nom serait directement inspiré de Sart-Moulin, un hameau de Braine-l’Alleud que connaissait bien Hergé. Quant aux chemins, aux bois et à cette campagne paisible qui entourent la propriété dans les albums, ils doivent beaucoup aux paysages du Brabant wallon, où le dessinateur vécut lui-même pendant de longues années. En somme, Moulinsart possède une façade française, un nom belge et un peu de Brabant wallon dans son jardin. Un château pareil ne pouvait décidément exister qu’en bande dessinée.
Notre séjour touche donc à sa fin et il va falloir rendre les clés. À moins, bien sûr, de prolonger quelque peu vos vacances en rouvrant les albums. Après tout, à Moulinsart, une chambre semble toujours prête pour celui qui tourne la page.
Textes et images © Hergé / Tintinimaginatio - 2026

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