Une éclipse peut en cacher une autre
Mais dans quel pétrin nos amis se sont-ils mis ? L'éclipse est peut-être déjà passée dans notre ciel... mais dans les Andes de Tintin, elle n'a pas fini de faire parler d'elle !
Il faut reconnaître qu’à cet instant précis, Tintin n'était pas dans la situation la plus confortable de sa carrière. Ligoté sur un bûcher au cœur des Andes, entouré de prêtres incas bien décidés à faire disparaître le professeur Tournesol et le capitaine Haddock. Avouons-le, nos aventuriers ont connu des réveils plus agréables ! Pas d’inquiétude cependant, question ligotage, notre reporter est habitué. Un petit tour dans les albums précédents en est la preuve. Quant à Tournesol ? Fidèle à lui-même, il ne semble pas vraiment mesurer la gravité de la situation. Finalement, il n'y a peut-être qu'Haddock qui mesure pleinement le danger… et qui le fait savoir à grands coups de tête.
Et lorsque le grand prêtre invoque Pachacamac pour que l'astre vienne embraser le bûcher, difficile de ne pas croire que tout est joué. Si cette scène paraît aussi crédible aujourd'hui encore, ce n'est pas un hasard : Hergé s'est largement inspiré de récits anciens et d'illustrations consacrés aux cérémonies incas pour la mettre en scène.
Et pourtant… quelques instants plus tard, le Soleil disparaît. Lentement. Les chants s'interrompent, les prêtres tombent à genoux et le grand Inca lui-même supplie Tintin de faire revenir la lumière. Pendant quelques minutes, Tintin devient l'homme qui commande au Soleil. Rien que ça.
Sauf que le miracle n'en est évidemment pas un. Derrière ce qui ressemble à une intervention divine se cache en réalité l'un des plus beaux coups de bluff de toute la série ! Fait amusant : plusieurs chercheurs ont relevé, des décennies plus tard, de troublantes similitudes entre cette scène et un roman aujourd'hui oublié, Le Maître du Soleil de Marcel Priollet. De quoi alimenter encore quelques débats parmi les tintinophiles…
Car contrairement aux Incas, Tintin connaît déjà ce qui va se produire. Plus tôt dans l'aventure, il est tombé sur une information capitale ! En effet, une éclipse solaire est annoncée précisément pour ce jour-là. Pas de magie donc, ni de hasard providentiel. Juste une information retenue au bon moment… et surtout le sang-froid de s'en servir lorsque tout semble perdu. Quelques lignes aperçues dans un morceau de journal paraissaient alors bien anodines. Elles deviendront pourtant son meilleur atout lorsque les flammes s'apprêtent à monter.
Pendant que les Dupondt s'éparpillent aux quatre coins du monde pour tenter de retrouver leurs compagnons, Tintin, lui, a un tout autre problème à résoudre. Faire disparaître le Soleil, c'est une chose. Le faire revenir en est une autre ! À peine l'obscurité retombe-t-elle sur le temple que le grand prêtre, puis l'Inca lui-même, supplient Tintin de rendre l'astre à son peuple. Voilà donc notre reporter promu maître du Soleil, obligé de négocier avec les cieux alors qu'il espère surtout quitter ce bûcher au plus vite.
Comment donner naissance à une scène qui marquera durablement l'imaginaire de générations de lecteurs ? Rien n'est laissé au hasard. Avant d'envoyer Tintin sur ce bûcher, Hergé avait accumulé une impressionnante documentation sur le Pérou. Les reportages du National Geographic lui inspirent notamment la procession, les costumes et l'atmosphère de la cérémonie, tandis que d'anciens récits consacrés aux Incas lui fournissent jusqu'à la manière d'allumer le bûcher à l'aide des rayons du Soleil.
Car pendant que Tintin improvise son plus grand numéro de prestidigitation, Haddock, lui, reste fidèle à sa réputation. Entre les lamas particulièrement mal élevés, les longues marches dans les montagnes et cette fâcheuse tendance à finir ficelé dès qu'une aventure prend une tournure exotique, le capitaine accumule les mésaventures avec une remarquable constance. Le plus amusant, c'est que les lamas n'ont pas complètement été inventés pour les besoins du gag. Hergé avait découvert dans un ancien récit qu'ils avaient effectivement la fâcheuse habitude de cracher... de préférence au visage de leur victime. Haddock en fait d'abord les frais avant de leur rendre la politesse. Une façon bien à lui de régler ses comptes avec la faune locale. Quant à Tournesol, il faudrait presque lui expliquer, après coup, qu'il a échappé de peu au bûcher...
Textes et images © Hergé / Tintinimaginatio - 2026

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