La case qui parle : Hergé parmi les Syldaves
Quel apparat, quel faste pour notre héros ! Mais que se passe-t-il dans cette case ? Le sceptre d’Ottokar a retrouvé sa place, le complot bordure a échoué et le roi Muskar XII s’apprête à récompenser celui qui vient, ni plus ni moins, de sauver son trône. Même Milou s’est paré d’un petit ruban bleu pour l’occasion. Autour du jeune reporter, les dignitaires se pressent pour assister à la cérémonie.
Mais attendez un instant, regardez bien cette foule. Certains visages ne sont pas tout à fait syldaves…
Car parmi les invités, Hergé a glissé quelques connaissances. Et pas n’importe lesquelles ; oui, le dessinateur lui-même se cache dans la case, aux côtés de plusieurs personnes de son entourage ! Saurez-vous deviner lequel ?
La scène pourrait n’être qu’une conclusion solennelle à l’aventure. Hergé en profite pourtant pour s’amuser et transformer discrètement la cour syldave en une étonnante réunion de proches.
Vous l’avez d’ailleurs peut-être déjà reconnu. Regardez du côté droit de la case : l’homme blond vêtu d’un uniforme vert, juste à côté de Germaine, c’est lui ! Son frère Paul Remi se tient à ses côtés.
À quelques pas se trouve Edgar P. Jacobs, reconnaissable à ses cheveux noirs et surtout à son monocle. De l’autre côté de la salle, près de la fenêtre, Jacques Van Melkebeke se distingue quant à lui par ses cheveux blonds et son nœud papillon blanc. La scène réserve encore d’autres visages familiers, du peintre Marcel Stobbaerts à Édouard Cnapelinckx, ami d'Hergé représenté en aristocrate sur la gauche de la case.
Avouons qu’il s’agit d’une manière plutôt originale de décrocher une invitation au palais royal ! Cette petite réunion n’est pourtant pas un simple gag. Ce n’est pas la première fois qu’Hergé emprunte des visages à son entourage pour les glisser dans ses histoires. Dans L’Oreille cassée, son propre beau-père avait déjà servi de modèle à l’un des personnages. Mais jamais encore le jeu n’avait pris une telle ampleur.
Et, surprise, il ne le fait pas qu’une fois. Plus tôt dans le récit, lorsque Tintin est arrêté par les gardes royaux, Hergé et Edgar P. Jacobs apparaissent déjà parmi les témoins de la scène. Cette fois, Hergé porte encore un uniforme vert et se tient tout à gauche de la case, aux côtés de Jacobs, vêtu de rouge.
Deux apparitions dans une même aventure, on peut dire que le voyage jusqu’en Syldavie ne passe pas inaperçu !
La présence de Jacobs prend d’autant plus de sens lorsqu’on s’intéresse à la fabrication de l’album. La première version paraît en noir et blanc à la veille de la Seconde Guerre mondiale. Quelques années plus tard, lorsque les anciennes aventures sont adaptées au nouveau format en couleurs, le travail est considérable. Il faut réduire les récits, reprendre les dessins et enrichir de nombreux décors.
Hergé n’est alors plus seul. À partir de 1944, Edgar P. Jacobs participe à cette transformation. Son travail est particulièrement visible dans Le Sceptre d’Ottokar, dont la version en couleurs paraît en 1947. Les paysages, les costumes et les décors sont retravaillés afin de renforcer l’identité de ce petit royaume imaginaire. Jacobs contribue notamment à « balkaniser » certains éléments de l’album.
Car derrière ces caméos se cache aussi l’une des particularités de l’univers d’Hergé. Le dessinateur aime brouiller les frontières entre le réel et la fiction. Il emprunte des avions, des automobiles ou des bâtiments au monde qui l’entoure, se documente minutieusement pour construire ses décors et n’hésite donc pas davantage à emprunter des visages.
La Syldavie s’y prête particulièrement bien, car elle n’existe sur aucune carte, mais Hergé la construit à partir d’une multitude de références réelles. Ses paysages regardent vers les Balkans, son histoire vers l’Europe centrale, tandis que certains éléments de sa monarchie évoquent celles de Belgique ou du Royaume-Uni.
Pourquoi, dès lors, ses habitants auraient-ils tous été imaginaires ? En glissant son propre visage et ceux de ses proches au milieu de la cour de Muskar XII, Hergé rappelle finalement que derrière la Syldavie imaginaire se cache aussi un peu de son propre monde.
Textes et images © Hergé / Tintinimaginatio - 2026

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