La case qui parle : dans le tombeau du Pharaon
Voilà une découverte qui aurait dû inciter Tintin à faire demi-tour ! Philémon Siclone vient de disparaître sans laisser de traces lorsque Milou attire l'attention de notre reporter sur une étrange ouverture. Évidemment, Tintin étant Tintin, il n'hésite pas longtemps et s'y engage avec son fidèle compagnon. Clac ! Le tombeau se referme aussitôt sur eux.
Alignés contre un mur, les savants qui ont tenté de percer le secret de Kih-Oskh semblent tous avoir connu une fin pour le moins… définitive. Mais regardons plutôt autour d’eux. Car dans cet inquiétant tombeau, tout n’est pas sorti de l’imagination d’Hergé. Derrière ce passage secret se cachent quelques références bien réelles. Et même certains des plus célèbres pharaons de l’histoire.
Pour comprendre pourquoi, il faut revenir au début des années 1930. Lorsque Hergé commence à publier Les Aventures de Tintin en Orient, futur Les Cigares du pharaon, en décembre 1932, l’Europe est encore en pleine égyptomanie. Dix ans plus tôt, Howard Carter a découvert le tombeau de Toutânkhamon et les fabuleux objets qui l’accompagnent.
La Belgique n’échappe évidemment pas à cette fascination. La reine Élisabeth compte parmi les premières personnalités à visiter le tombeau de Toutânkhamon, dès 1923. Quelques années plus tard, elle retourne en Égypte avec le roi Albert et visite notamment Gizeh et le tombeau de Ramsès Ier. À ses côtés gravite surtout une figure essentielle de l’égyptologie belge : Jean Capart. Selon Philippe Goddin, les ouvrages de vulgarisation de ce dernier ont participé à la fascination d’Hergé pour l’Égypte et lui ont fourni une partie de sa documentation.
Et Hergé ne s’est pas contenté d’y dessiner quelques hiéroglyphes au hasard. On y aperçoit Ramsès II lancé sur son char. Cette image existait réellement : Hergé l’a reprise d’une représentation du grand temple d’Abou Simbel, connue grâce à un dessin de l’égyptologue italien Ippolito Rosellini reproduit dans la presse. Le dessinateur en conserve même fidèlement la composition, à un détail près, puisque le lion qui court sous le cheval de Ramsès a disparu.
Toutânkhamon s’y cache lui aussi. Les sarcophages dessinés par Hergé reprennent la forme de celui du jeune pharaon et ce dernier va jusqu’à reproduire le tissage des bandelettes enveloppant la momie. Une imposante statue d’Anubis se dresse ensuite devant Tintin. Le choix du dieu à tête de canidé n’a évidemment rien d’anodin dans un tombeau : Anubis est associé au monde funéraire. Par sa position dans la case, la statue semble même indiquer à Tintin la salle secrète dans laquelle celui-ci va bientôt perdre connaissance.
Elle aurait probablement été inspirée par des photographies du National Geographic représentant les statues colossales de Ramsès II dans le temple de Louxor.
Et Anubis n’en a pas terminé avec notre reporter ! Quelques cases plus tard, Tintin, victime du narcotique, sombre dans un étrange rêve. Hergé s’amuse alors à détourner un autre trésor de l’Égypte ancienne avec le décor d’un petit trône découvert dans le tombeau de Toutânkhamon. Cette fois, le pharaon et son épouse cèdent leur place… aux Dupondt !
Décidément, le tombeau de Kih-Oskh commence à ressembler à un drôle de musée ! Mais les premiers lecteurs de Tintin ne l’ont pas découvert tout à fait sous cette forme…
L’aventure paraît initialement en noir et blanc, entre 1932 et 1934. Plus de vingt ans après, Hergé reprend entièrement Les Cigares du Pharaon. L'album est redessiné, réorganisé et mis en couleurs en 1955. Les 124 planches de la première version sont ramenées à 62.
Il reste encore un mystère à résoudre : qui était donc ce fameux Kih-Oskh ? Khéops ? Khéphren ? Un souverain oublié dont Hergé aurait retrouvé la trace dans les travaux de Jean Capart ? Ne laissons pas la réponse aux Dupondt !
En fait, dans la première version de l'aventure, Philémon Siclone situe son règne vers 2500 avant notre ère, ce qui placerait notre mystérieux souverain dans l’Ancien Empire. Hergé lui avait donc donné une petite place dans la chronologie égyptienne.
Quant à l’origine de son nom, inutile de fouiller la Vallée des Rois avec l’aide de Milou. Kih-Oskh est tout simplement un jeu de mots avec... kiosque, le petit édicule de rue où les jeunes lecteurs pouvaient justement retrouver chaque semaine les nouvelles aventures de Tintin dans Le Petit Vingtième. Hergé s’amuse d’ailleurs avec les noms de plusieurs malheureux égyptologues momifiés dans le tombeau : I. E. Roghliff évoque les hiéroglyphes, tandis que Lord Carnawal fait écho à Lord Carnarvon, qui accompagna Howard Carter lors de la découverte du tombeau de Toutânkhamon. Saurez-vous en démasquer un autre ?
En le franchissant, Tintin ne pénètre pas seulement dans le repaire des trafiquants. Il entre dans une Égypte à la manière d’Hergé, où se rencontrent la découverte de Toutânkhamon, les travaux des égyptologues, Ramsès II, Anubis et quelques bons mots soigneusement glissés entre deux sarcophages.
Quant au pharaon qui règne sur cet étrange petit monde, il n’attendait finalement pas les archéologues pour sortir de l’oubli. Il suffisait simplement d’aller l’acheter... au kiosque !
Textes et images © Hergé / Tintinimaginatio - 2026

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