Tintin presse le pas !
Le 26 septembre 1946, un nouveau journal fait son apparition dans les kiosques belges. Et son titre tient en un nom, déjà bien connu des lecteurs de bande dessinée depuis dix-sept ans... Tintin ! Le petit reporter à la houpette légendaire et en pantalon de golfeur s'affiche en tête d'un hebdomadaire qui entend accompagner toute une génération de jeunes lecteurs. Le premier numéro, tiré à 60 000 exemplaires, rencontre immédiatement son public !
Quatre-vingts ans plus tard (et bien des péripéties à faire jurer Haddock), l'anniversaire offre une curieuse occasion de retourner la situation. Car si Tintin a donné son nom à un journal, les journaux, eux, étaient déjà partout au fil des albums.
On les ouvre au petit-déjeuner, on les lit dans un fauteuil, on les consulte à l'hôtel ou au restaurant. Et même les sbires s’informent de leurs méfaits. Un gros titre annonce une catastrophe, quelques lignes apprennent un coup d'État, un article révèle une disparition. Et parfois, il suffit de ce morceau de papier pour que l'aventure change complètement de direction. Nos héros sont déjà sur le qui-vive. Coupures de presse et en avant, Tintin ! Regardez bien devant vous et plongez avec nous dans ce dossier. Une bosse est si vite arrivée !
Reporter un jour, reporter toujours !
Prenons un instant pour y réfléchir. Il y a quelque chose d'évident à trouver autant de journaux autour de Tintin. Lorsqu'il apparaît en 1929, le personnage est lui-même présenté comme un reporter. Et surtout, ses aventures naissent dans la presse. Avant l'album, il y eut Le Petit Vingtième, puis Le Soir et, à partir du 26 septembre 1946, le Journal Tintin. La boucle est bouclée !
Le papier imprimé appartient ainsi à l'univers du petit héros depuis ses origines. Hergé en fait également un élément familier de son quotidien : ses personnages lisent beaucoup. Le capitaine Haddock, en particulier, semble difficilement concevoir une journée tranquille sans avoir un journal entre les mains et ce, avant qu’il ne s’époumonne à la moindre contrariété !
Pas besoin de transporter immédiatement ses personnages à l'autre bout du monde. Quelques colonnes imprimées suffisent à faire parvenir jusqu'à eux une guerre, une révolution, une catastrophe ou une affaire criminelle. Eh oui, avant Internet ou le smartphone, la presse écrite était omniprésente pour s’informer… et faire peur !
Quand une manchette lance l'aventure
C'est peut-être dans Tintin au Tibet que le procédé apparaît avec le plus de force. Au début de l'album, Tintin et Haddock séjournent tranquillement à Vargèse. Rien ne semble annoncer l'expédition qui les conduira bientôt dans l'Himalaya. Le capitaine est confortablement installé devant son journal lorsqu'un article retient l'attention de Tintin : un avion s'est écrasé au Népal.
Quelques cases auparavant, Tintin a pourtant eu une vision de Tchang appelant au secours. La lecture du journal vient brusquement donner une réalité possible à ce qui pouvait encore passer pour un cauchemar.
L'appareil accidenté transportait notamment des passagers voyageant vers l'Europe. Tintin fait alors le rapprochement avec la lettre reçue de son ami. Il cherche d'autres informations, lit encore, refuse bientôt l'évidence admise par tous. Tchang se trouvait dans l'avion et aucun survivant n'a été retrouvé. Pour Haddock, l'affaire semble malheureusement entendue. Pour Tintin, elle ne fait que commencer…
Sans cet article, le pressentiment de Tintin resterait une intuition. Avec lui, le rêve trouve une date, un lieu, un événement. Une aventure entière vient de naître d'une colonne de presse ! Pour les vacances tranquilles dans la charmante station de sports d'hiver de Haute-Savoie, en revanche, c'est plutôt mal parti.
Quelques lignes et le monde bascule
Il y a du bonheur à être un bon châtelain à Moulinsart. Un fauteuil, un journal et, pour une fois, aucune catastrophe à l'horizon. Du moins, en apparence. Dans Coke en stock, Haddock parcourt tranquillement les nouvelles lorsqu'il apprend qu'un coup d'État vient d'éclater au Khemed.
L'émir Ben Kalish Ezab a été renversé par Bab El Ehr. Pour Tintin, ce ne sont évidemment pas des noms anonymes perdus dans une rubrique internationale. Il connaît l'émir et son fils Abdallah. Une crise politique lointaine prend immédiatement un caractère personnel.
L'information franchit les frontières beaucoup plus vite que les personnages et apporte jusque chez eux les conséquences d'événements auxquels ils n'ont pas assisté.
C'est aussi ce qui donne aux albums cette impression particulière d'un monde qui continue d'exister lorsque Tintin n'est pas là. Des gouvernements tombent, des avions disparaissent, des enquêtes progressent. Tintin n'est pas toujours à l'origine des événements : il doit parfois les rattraper. Et connaissant son énergie débordante, il ne lui faut généralement pas longtemps pour se jeter dans la gueule du loup, Milou sur les talons. Pour Tintin, le journal semble parfois moins fait pour s'informer que pour choisir sa prochaine destination.
Pas besoin d'en faire des pages !
Une aventure de Tintin peut s'étendre sur plusieurs jours, voire plusieurs semaines, et traverser différents pays au passage. En une soixantaine de planches, le rocambolesque doit s’acheminer au pas de charge ! Comment raconter tout ce qui se déroule entre deux scènes sans ralentir le récit ?
Une coupure de presse peut condenser en quelques centimètres ce qui aurait nécessité plusieurs pages de bande dessinée. Un titre suffit à établir un fait et quelques lignes précisent les circonstances. Et avec une bouille antipathique à la Rastapopoulos, une photographie ou un portrait permet d'identifier immédiatement un protagoniste.
À la fin de Coke en stock, une véritable mosaïque de coupures vient rendre compte des conséquences de l'affaire. L'esclavage moderne est dénoncé, les activités du grand antagoniste de nos héros apparaissent au grand jour, le trafic aérien clandestin est évoqué et l'affaire atteint jusqu'à l'Organisation des Nations unies.
Tintin et Haddock ne peuvent évidemment pas assister à chacune de ces réactions. Le lecteur non plus et la presse prend alors le relais du dessinateur. Elle raconte ce qui se produit hors champ, loin du repos mérité pour nos indécrottables globe-trotteurs.
C'est une manière particulièrement élégante de refermer une aventure puisque, après des dizaines de pages vécues au plus près des héros, le regard s'éloigne soudain et l'affaire que nous venons de suivre devient à son tour un événement public. De quoi apprendre à Tintin qu'on peut difficilement sauver le monde incognito.
Quand le journal mène la danse
Une petite visite au musée et voilà qu'un fétiche disparaît. La routine, en somme, pour Tintin. Dans L'Oreille cassée, notre héros se lance sur la piste de l'objet Arumbaya, mais la presse ne se contente pas de lui apporter les dernières nouvelles. Elle devient aussi un outil d'enquête. Et lorsqu'un perroquet susceptible de détenir un précieux indice entre dans l'affaire, quoi de mieux qu'une petite annonce pour remettre la main dessus ?
Dans Les 7 Boules de cristal, c'est au détour d'un article que Tintin découvre le retour en Europe de l'expédition Sanders-Hardmuth, après deux années passées au Pérou et en Bolivie. Parmi les objets rapportés figure la momie de Rascar Capac. À cet instant, il ne s'agit encore que d'une information lue dans le journal. Quelques pages plus tard, elle sera au cœur d'une bien étrange affaire.
Hergé peut ainsi semer une information avant d'en révéler la portée. Le lecteur la découvre en même temps que Tintin, la range presque parmi les nouvelles du jour, puis comprend progressivement qu'elle était tout sauf anodine. Mieux vaut donc lire son journal jusqu'au bout. À côté des découvertes en tous genres, même la rubrique archéologie peut réserver quelques mauvaises surprises !
Du lecteur au personnage de l'actualité
C'est là que le rapport de Tintin à la presse devient particulièrement amusant. Officiellement reporter, Tintin est finalement rarement montré en train d'écrire un article. En revanche, il ne cesse de lire ceux des autres et, plus encore, de se retrouver dans leurs colonnes.
Ce renversement apparaît très tôt dans la série. Ses exploits attirent les reporters, son nom devient un titre, son visage, une illustration. La presse contribue ainsi à construire, à l'intérieur même de son univers, la célébrité du personnage que le lecteur connaît déjà.
Mais cette célébrité a son revers. Car raconter un événement signifie aussi le sélectionner, le résumer, lui donner un titre et parfois se tromper. Plus la série avance, plus Hergé semble s'amuser de cette mécanique. Dans Les Bijoux de la Castafiore, une histoire peut prendre dans les journaux des proportions qu'elle n'a jamais eues. Dans Tintin et les Picaros, l'information devient même un terrain d'affrontement où accusations, communiqués et démentis se répondent.
À ce moment-là, le journal n'est plus simplement la fenêtre par laquelle Tintin regarde le monde. C'est le monde qui regarde Tintin à travers le journal. Pour passer incognito, c'est évidemment raté.
Tintin fait couler de l’encre !
Le 26 septembre 1946, la situation prenait une dimension supplémentaire. Tintin, personnage né dans un journal, donnait désormais son nom à l'un d'eux. Le premier numéro du nouvel hebdomadaire belge proposait notamment la suite du Temple du Soleil. De quoi alimenter les conversations autour du journal, même chez les moins recommandables.
Les journaux continuent pourtant de circuler dans les albums, de main en main et de case en case. Tantôt déclencheurs de l'aventure, tantôt outils de l'enquête ou raccourcis narratifs, ils accompagnent Tintin jusqu'au bout de ses péripéties.
À une époque où l'information ne surgissait pas à chaque instant sur un écran, ouvrir le journal pouvait encore constituer un événement. Chez Tintin, il suffit parfois de tourner une page pour devoir préparer ses valises.
Entre titres approximatifs, nouvelles déformées, emballements et propagande, Hergé réserve parfois à la presse un traitement autrement moins tendre. À force de grossir les titres, encore faut-il ne pas perdre l'information en chemin.

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