Le sparadrap du capitaine
Des sbires, des nervis, des teignes, bref des hommes de main qui reviennent sans cesse mettre des bâtons dans les roues de nos héros, on en trouve des pelletées ! Certains adversaires sont même particulièrement difficiles à semer. Rastapopoulos, Allan Thompson, le docteur Müller ? Pas cette fois.
Car dans L’Affaire Tournesol, l’un des gêneurs les plus tenaces ne porte ni revolver au ceinturon ni complot sombre dans son calepin. Il ne mesure que quelques centimètres et ne paie franchement pas de mine… C’est un simple morceau de sparadrap !
Mais ne vous fiez pas aux apparences. Derrière ce petit bout de toile adhésive se cache l’un des gags les plus célèbres imaginés autour du capitaine Haddock. Une véritable histoire dans l’histoire, qui se déroule en marge de l’aventure principale. [Au point que ce fameux sparadrap finira même par quitter les cases de Tintin pour entrer dans le langage courant !]
Mais revenons à notre capitaine, les pignoufs à ses trousses… et à son encombrant compagnon.
Partis à la recherche du professeur Tournesol, Tintin et Haddock ont déjà parcouru une bonne partie de la Suisse lorsque leur enquête les entraîne vers de nouveaux horizons. Direction la Bordurie !
C’est dans l’autocar qui les conduit vers l’aéroport que notre vieux loup de mer découvre un morceau de sparadrap collé sur son nez. Rien de bien inquiétant, pensez-vous ? C’est mal connaître Hergé et son équipe qui vont s’amuser aux dépens de notre colérique de service.
Le capitaine tente aussitôt de s’en débarrasser. D’une main à l’autre, puis sur le journal d’un voyageur et enfin sur son voisin, le petit bout de toile adhésive semble avoir une vie propre. « Bon voyage, petit sparadrap », se réjouit Haddock. Cette fois, c’est terminé !
Enfin… presque !
À peine arrivé à Szohôd, Haddock retrouve son encombrant compagnon collé au doigt du chef de la police bordure ! Une découverte qui semble cette fois réjouir notre capitaine : enfin quelqu’un d’autre pour hériter du malicieux MacGuffin !
Et Haddock n’en a pas fini avec lui. À l’hôtel de Szohôd, le maudit sparadrap est toujours là, revenu sur sa main : « C’est ce tonnerre de Brest de sparadrap qui ne peut pas me lâcher ! »
De l’autocar à l’avion, puis jusque dans son hôtel, il aura donc suivi Haddock sur des centaines de kilomètres. Comme s’il était muni d’un GPS dernier cri ! Une véritable petite aventure parallèle se déroule ainsi sous les yeux du lecteur, tandis que Tintin et Haddock ont des préoccupations autrement plus sérieuses.
Ce gag à répétition devenu célèbre ne serait pourtant pas né dans l’imagination d’Hergé...
L’idée aurait été soufflée par Jacques Martin, le créateur d’Alix, qui collaborait alors aux Studios Hergé et participa étroitement à la conception de L’Affaire Tournesol. Au milieu d’une aventure menée à toute berzingue entre espions, enlèvements et courses-poursuites, ce minuscule morceau de sparadrap devient ainsi une histoire dans l’histoire.
Un petit rien qui ne change absolument rien à l’intrigue, mais dont on se souvient parfois aussi bien que des péripéties les plus spectaculaires de Tintin !
Et Hergé maîtrise parfaitement le comique de répétition. Le principe, très simple, est de faire revenir encore et encore la même situation, en la modifiant légèrement à chaque apparition. Le lecteur comprend très vite ce qui attend Haddock et, précisément pour cette raison, attend avec impatience le retour du maudit sparadrap, et ce jusqu’à Tintin. Il faudrait inventer une nouvelle insulte du capitaine pour celui-ci : Anacoluthe ! Ah non, elle existe déjà…
L’Affaire Tournesol offre d’ailleurs un autre bel exemple de pot de colle avec le téléphone. Haddock cherche à joindre Moulinsart, tombe d’abord sur la boucherie Sanzot, puis sur Lampion, enfin sur Nestor... avant de se retrouver avec Séraphin Lampion au bout du fil ! Et une fois lancé dans ses histoires, l’assureur est presque aussi difficile à décrocher que le fameux sparadrap.
Décidément, certaines choses ont bien du mal à vous lâcher !
Le sparadrap de Haddock connaîtra même une étonnante seconde vie en dehors des cases de l’album. L’expression « le sparadrap du capitaine Haddock » est aujourd’hui employée pour désigner une affaire, un problème ou un sujet embarrassant dont quelqu’un cherche désespérément à se débarrasser… mais qui finit toujours par lui revenir.
Certains y ont même vu davantage qu’un simple gag. Dans Le rire de Tintin, Christophe Barbier interprète ce sparadrap comme une représentation du remords et de l’éternel retour ! On croit ainsi pouvoir se débarrasser des conséquences de ses actes, mais celles-ci finissent tôt ou tard par nous rattraper.
Tout cela pour quelques centimètres de sparadrap !
Hergé et Martin avaient en tout cas réussi leur coup en transformant l’un des objets les plus insignifiants qui soient en un gag suffisamment mémorable pour entrer dans le langage courant.
Moralité : si vous croisez le capitaine Haddock avec un sparadrap au bout des doigts, surtout, ne vous approchez pas. Vous risqueriez bien de repartir avec !
Textes et images © Hergé / Tintinimaginatio - 2026

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