Tintin aux pays des merveilles

Comme de nombreux vacanciers, vous allez bientôt arpenter aéroports, gares, quais, stations de bus ou longues routes estivales pour partir à la découverte d’un autre pays. Mais à y regarder de plus près, si Tintin parcourt le monde connu au fil de ses aventures, une autre géographie se dessine progressivement sous les yeux du lecteur. Les noms semblent familiers, les paysages crédibles, les frontières presque tangibles. Pourtant, impossible de trouver la moindre zone d’arrêt sur une carte. Voilà un mystère bien corsé pour les Dupond(t) !
Néanmoins, il suffit d’un drapeau noir au pélican, d’un alphabet étrange griffonné sur une enseigne, d’un uniforme couvert de brandebourgs ou d’un train traversant une vallée montagneuse pour comprendre immédiatement où nous sommes. La Syldavie, la Bordurie ou encore le Khemed. Des noms qui n’existent officiellement sur aucune carte, et qui pourtant semblent appartenir à notre mémoire collective depuis toujours.
Le Trésor de Rackham le Rouge (planche 21, case C3)
Le père de Tintin avait plus d’un tour dans son sac ! Au-delà de ses personnages et de ses intrigues, Hergé excellait dans l’art d’inventer des pays entiers, dotés d’une identité propre, d’une histoire implicite, d’une architecture, d’une langue, d’un territoire et parfois même d’une véritable psychologie collective. Peu d’auteurs de bande dessinée auront poussé aussi loin ce souci de cohérence territoriale. Les frontières imaginaires paraissent parfois plus crédibles que certains univers pourtant créés avec des moyens considérables.
Sous une chaleur implacable, il est donc grand temps d’explorer ces mondes à la fois réels et fictifs. Préparez vos bagages, n’oubliez pas vos lunettes de soleil et gardez votre passeport à portée de main, on ne va pas compter nos heures de vol dans ce dossier exclusif !
Le Trésor de Rackham le Rouge (planche 14, case D1)

La Syldavie, l’Europe centrale recomposée

Prenons tout de même un instant pour clarifier les choses : ces États fictifs ne sont jamais de simples arrière-plans exotiques destinés à faire voyager Tintin. Ils structurent le récit, façonnent les tensions politiques et imposent souvent bien des malheurs au pauvre capitaine Haddock ! Derrière leurs noms inventés se cachent pourtant des fragments très réels de l’Europe du XXe siècle, de ses monarchies fragiles, de ses dictatures montantes, de ses coups d’État, de ses zones d’influence et de ses inquiétudes géopolitiques.
Impossible dans ces conditions de ne pas évoquer les pays imaginaires de Tintin sans commencer par la Syldavie, probablement la plus célèbre création géopolitique d’Hergé. Apparue dans Le Sceptre d’Ottokar en 1939, cette petite monarchie balkanique semble immédiatement familière, comme si elle avait toujours existé quelque part entre les Carpates et l’Adriatique. Armez-vous d’une très grande loupe si vous tentez de la localiser sur la carte !
Le Sceptre d’Ottokar (planche 33, case C3)
Et pourtant, la Syldavie n’est la copie d’aucun pays précis. Hergé procède plutôt par recomposition. Il puise dans les Balkans, l’Europe centrale, certaines traditions slaves, la Hongrie, la Roumanie, le Monténégro ou encore l’Albanie, avant d’assembler ces influences en une nation cohérente.
Rien n’est laissé au hasard. Les costumes traditionnels, les gardes royaux, les paysages montagneux, les forteresses perchées, les noms des villages, les avions, les gares, jusqu’aux plaques d’immatriculation, tout participe à cette impression de réalité. Même la langue syldave repose sur une construction minutieuse. Derrière ses faux accents slaves se cachent en réalité des structures inspirées du bruxellois marollien et du flamand (cf. article "La Case qui parle : parlez-vous syldave ?")
Comment ne pas sourire devant certaines inscriptions qui paraissent immédiatement authentiques sans que le lecteur puisse réellement les comprendre. Hergé avait compris une chose essentielle : une nation crédible ne repose pas seulement sur une carte, mais sur une accumulation de détails capables de produire l’illusion du vécu.
Le Sceptre d’Ottokar (planche 59, case C1)

La Bordurie, visage des dictatures

Face à la Syldavie se dresse la Bordurie, autre invention majeure de l’univers tintinesque. Là encore, Hergé ne crée pas un pays complètement abstrait. Il synthétise plusieurs régimes autoritaires européens afin de produire une dictature immédiatement identifiable.
L’Affaire Tournesol (planche 47, case C3)
Au fil des albums, la Bordurie évolue d’ailleurs avec son époque. Dans Le Sceptre d’Ottokar, elle évoque clairement les ambitions expansionnistes des régimes fascistes des années 1930. Plus tard, dans L’Affaire Tournesol, elle prend des allures de démocratie populaire verrouillée par la surveillance et le culte du chef.
Impossible, évidemment, de ne pas penser au fameux maréchal Plekszy Gladz, dont la moustache envahit progressivement l’espace public jusqu’à devenir un véritable emblème politique omniprésent. Affiches, statues, symboles officiels, architecture monumentale : Hergé construit ici une satire glaçante des États totalitaires.
Le plus fascinant reste pourtant la sobriété du dispositif. Fidèle à sa ligne claire, Hergé ne sombre jamais dans la caricature grotesque. La Bordurie fonctionne précisément parce qu’elle paraît plausible. Les rues sont ordonnées, les militaires disciplinés, les bâtiments crédibles. Cependant, sur certains aspects du régime bordure, nous resterons « botus et mouche cousue », comme diraient deux célèbres policiers.
Le Sceptre d’Ottokar (planche 52, case B1)

Le Khemed, les poudrières du pétrole

Avec Tintin au pays de l’or noir et Coke en stock, Hergé déplace cette fois son regard vers le Moyen-Orient. Le Khemed apparaît comme un territoire traversé par des rivalités pétrolières, des tensions diplomatiques et des trafics internationaux qui rappellent fortement le contexte géopolitique des années 1930 à 1950.
Là encore, le pays repose sur un mélange d’inspirations réelles. Monarchies du Golfe, protectorats britanniques, routes désertiques, ports stratégiques, émirs et compagnies pétrolières s’entremêlent dans une construction fictive (et souvent drôle) pourtant immédiatement lisible.
Tintin au pays de l’or noir (planche 19, case D1)
Le plus remarquable est sans doute la manière dont Hergé parvient à rendre cet espace vivant. Les villes paraissent habitées, les ports actifs, les pistes désertiques dangereuses. Même les véhicules, les uniformes et les infrastructures pétrolières participent à cette impression d’authenticité. Il n’en faudra pas plus pour que Tintin échappe de peu à bien des sbires et surtout à la soif… surtout pour le capitaine !
Le Khemed ne constitue pas seulement un décor oriental. Il devient une zone de tensions permanentes où s’affrontent intérêts économiques, influences étrangères et stratégies de pouvoir. Derrière l’aventure, Hergé laisse déjà entrevoir un monde où le pétrole transforme profondément les rapports internationaux.
Tintin au pays de l’or noir (planche 57, case A2)

Au pays de San Theodoros et Nuevo Rico

Le Nouveau Monde n’est pas en reste dans les albums. Et comme diraient certains policiers moustachus, « je dirais même plus ! », Hergé y multiplie les pays imaginaires. Avec L’Oreille cassée puis Tintin et les Picaros, il imagine cette fois des républiques sud-américaines instables, régulièrement secouées par des révolutions, des coups d’État et des rivalités militaires. Mais avant toute révolution, mieux vaut garder l’œil ouvert car dans ces contrées, un simple varan peut très vite se transformer en diplodocus préhistorique aux yeux d’un certain capitaine !
San Theodoros et Nuevo Rico deviennent presque des caricatures géopolitiques du continent latino-américain vu depuis l’Europe des années 1930. Pourtant, derrière l’humour et l’exagération, le travail documentaire reste considérable.
L’Oreille cassée (planche 45, case C1)
Uniformes inspirés de plusieurs armées sud-américaines, jungles épaisses, villages poussiéreux, compagnies pétrolières étrangères, guérillas improvisées, généraux en quête de pouvoir… tout renvoie à des situations bien réelles observées dans plusieurs pays du continent.
Hergé y introduit également une dimension plus ironique. Les changements de régime semblent parfois interchangeables, comme si le pouvoir lui-même devenait un théâtre permanent. Au bout du compte, même les Arumbayas semblent traverser ces bouleversements avec un calme désarmant, comme si les révolutions passaient plus vite que les traditions.
Tintin et les Picaros (planche 33, case B2)

Les oubliés de l'atlas

Les plus fins limiers et lecteurs assidus auront déjà pointé du doigt quelques oubliés de la carte. A-t-on fait le tour ? Pas le moins du monde. Derrière les incontournables précédemment cités, se cachent d’autres territoires, parfois à peine évoqués, mais qui participent eux aussi à la richesse de cet atlas de l’imaginaire.
Parmi eux figure notamment São Rico, voisin et rival de San Theodoros dans L'Oreille cassée. Derrière ce nom fictif se dessine une nouvelle variation sur les républiques sud-américaines instables qui fascinent alors la presse européenne, dans un contexte marqué par les tensions frontalières, les coups d'État et les rivalités autour des ressources pétrolières.
Plus au nord de ce lieu imaginaire apparaît également la Poldévie, brièvement mentionnée dans Le Sceptre d'Ottokar. Son nom semble prolonger la logique balkanique de la Syldavie, comme si Hergé esquissait autour de son royaume principal tout un voisinage cohérent, dont le lecteur ne perçoit que quelques fragments.
Le Lotus bleu (planche 55, case A4)
Plus discret encore, le Gaipajama (Rawhajpoutalah dans les premières éditions) apparaît dans Les Cigares du Pharaon puis dans Le Lotus bleu. Cet État princier fictif du nord de l'Inde, dirigé par un maharaja, rappelle que les inventions géographiques d'Hergé ne se limitent ni à l'Europe imaginaire de la Syldavie ni aux républiques sud-américaines. Un bref aperçu que le lecteur n'aura souvent l'occasion d'entrevoir qu'un instant. Arf, pour une fois que nous tenions une nouvelle destination, il faut qu'elle s'arrange pour rester hors de portée !
Cette accumulation de noms, même lorsqu'ils ne sont qu'entrevus, participe à une impression rare en bande dessinée. Comme tout bon atlas, les pays d’Hergé laissent ainsi deviner davantage qu'il ne montre.
Le Lotus bleu (planche 3, case B2)

Les nations invisibles d’Hergé

En inventant ces pays, Hergé ne cherchait pas seulement à faire voyager ses lecteurs. Certes, après avoir visité autant de pays, cela décoiffe, mais le génie se cache aussi dans les petits détails. Il créait une manière détournée de parler du monde réel sans s’enfermer dans le commentaire politique frontal. Les États fictifs lui permettaient de condenser plusieurs réalités historiques en un seul territoire immédiatement compréhensible.
Et pourtant, malgré cette densité historique, ces pays conservent toujours une dimension romanesque et accessible. Ils restent des terres d’aventure avant tout.
En refermant les albums, il devient d’ailleurs difficile de considérer ces nations comme de simples inventions. Album après album, Hergé semble avoir ajouté ses propres pays à la carte mentale de l’Europe et du monde, au point de leur donner une existence presque tangible. Et vous, lequel vous ferait le plus rêver ? La Syldavie, la Bordurie, le Khemed... ou un autre encore ?
Tintin en Amérique (planche 62, case B3)
Textes et images © Hergé / Tintinimaginatio - 2026
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