Dans l'oeuvre d'Hergé, il n’y a pas que la chouette qui effraie...
Le mois d’octobre arrive bientôt à son terme et comme chaque année, il se clôturera par la fête d’Halloween. L’occasion idéale de voir comment Hergé procédait pour faire flotter, sur les Aventures de Tintin, un subtil parfum d’angoisse… Âmes sensibles s’abstenir !
Le grand frisson
Extrême. Intense. Primitive. La peur est, par définition, la plus extrême des émotions. Raison pour laquelle elle fascine tout autant qu’elle rebute. Mais une chose est sûre : elle fait sensation et ne laisse personne indifférent !
Au service du dessin et de la narration, elle devient spectacle et constitue même un formidable ressort dramatique qui alimente le récit en tension, en intérêt et donc, en suspens. De fait, comme bien d’autres conteurs avant lui, Hergé en usait pour pimenter ses intrigues. Mais ce dernier s’en servait toujours avec parcimonie en donnant, çà et là, quelques petites touches d’effroi à certains passages clés pour les amplifier ou leur donner un relief singulier.
Ainsi, à la quatrième planche de Coke en stock, un vent de panique souffle sur Moulinsart lorsque Tintin et le capitaine Haddock se retrouvent nez-à-nez avec une rugissante tête de tigre. Une entrée en matière fracassante… ou plutôt effrayante qu’Hergé utilise pour introduire, en fanfare, le plus facétieux de ses personnages, à savoir : le jeune prince Abdallah.
Et comme la peur est contagieuse, Hergé se servait aussi de ces pics émotionnels pour stimuler ses lecteurs et les tenir en haleine afin qu’ils tournent – sans modération – les pages des albums pour savoir à quel lot de mystère et de dangerosité leurs héros préférés allaient être confrontés.
Extinction des feux !
A l’instar des maîtres de l’angoisse, Hergé préférait susciter la peur plutôt que de la représenter à proprement parler. Pour ce faire, il conditionnait ses lecteurs en jouant sur les craintes les plus irrationnelles et universelles qui soient, comme par exemple, la plus célèbre d’entre elles : l’achluophobie ou la nyctophobie – autrement dit, la peur de l’obscurité.
Rien de tel, en effet, qu’un passage au noir pour créer une rupture inquiétante car, en l’absence de lumière, tout devient curieusement plus intense et pesant. Les personnages – comme les lecteurs – se retrouvent alors totalement déstabilisés.
Et si Hergé s’amuse à bouleverser sciemment leurs repères, c’est pour les rendre vulnérables et donc, plus réceptifs à d’autres stimuli extérieurs. Si bien que, ce qui d’ordinaire s’avère être anodin ou banal peut vite prendre des proportions insoupçonnées, voire extraordinaires… !
Il est vrai que, dans ces conditions, la vision – premier repère sensoriel – est mise à mal et est alors naturellement supplée par une ouïe exacerbée. De fait, la moindre manifestation sonore s’en trouve décuplée. Pour preuve, dans Les Bijoux de la Castafiore, Tintin et Milou sursautent au premier hululement de chouette, alors qu’ils marchent tous les deux dans le paisible bois dormant qui jouxte le château de Moulinsart.
Selon le niveau de tension et d’intensité qu’il souhaite donner au récit, Hergé joue aussi sur les quantités de lumière qu’il introduit dans ses cases, allant ainsi du clair-obscur jusqu’au noir total. Pétri de culture cinématographique, il use et à abuse également de rendus proches de ceux vus dans les scènes dites de « nuits américaines », où le bleu et ses déclinaisons dominent. Mais dans ce cas précis, ce qui l’intéresse le plus, ce sont surtout les inquiétants jeux d’ombres et de silhouettes qui se créent.
Leur graphisme découpé et accentué offre, en effet, libre cours à l’imagination. A la sienne, bien sûr, mais aussi à celle de ses lecteurs. De fait, croqués ainsi, l’homme-léopard vu dans Tintin au Congo se détache très distinctement de l’arrière-plan nocturne, sans nuance, uniquement matérialisé par un aplat à peine coloré.
Ce traitement minimaliste fait la part belle à l’élément fort de la scène : les mains décharnées et crochues qui s’apprêtent à se refermer sur Tintin et qui, de fait, semblent bien plus acérées et tranchantes qu’elles n’y paraissent. De là à dire qu’il s’agit des premières Griffes de la nuit, il n’y a qu’un pas… ou plutôt qu’un doigt !
Monstres sacrés
Chez Hergé, la peur passe aussi par la mise en scène d’un bestiaire craint – en particulier s’il est lié aux superstitions. Mais chose étonnante, ses membres sont finalement plus souvent pris de panique que ceux à qui ils sont censés mener la vie dure. Une façon sans doute, pour le père de Tintin, de montrer que la peur est tout à fait capable de changer de camp.
D’ailleurs, c’est précisément ce qui arrive au chat noir des Cigares du Pharaon. Toutes griffes dehors, LA star des croyances populaires fait, bien entendu, une apparition remarquable et remarquée, mais de très courte durée. Le félin miniature à la robe d’ébène hérissée a beau se tenir droit sur ses pattes, il n’en est pas moins effrayé lorsque Milou se jette sur lui pour lui faire débarrasser – au plus vite – le plancher.
Depuis l’Égypte Antique, l’animal est intimement lié à la mort, à la sorcellerie et est parfois même aussi considéré comme l’incarnation du diable. Rien que ça ! Mais qu’à cela ne tienne puisque, de toute façon, le jeune reporter et son chien ne sont pas superstitieux pour deux sous.
Et c’est tant mieux car, comme le chat annonciateur de mauvais présage n’est plus là, les souris dansent… ou plutôt, les rats ! Leur présence – surtout s’ils sont en masse – n’est, également, jamais bon signe car, généralement, synonyme d’un sombre ou funeste avenir.
Si le petit rongeur à la face ingrate jouie d’une mauvaise réputation, c’est parce qu’en plus de s’immiscer partout et de se multiplier comme des petits pains, il est porteur de maladies, notamment de l’épidémique et très mortelle peste. Il ne lui en fallait pas plus donc, pour se faire une place de choix parmi les nuisibles.
C’est dans L’Etoile mystérieuse que Tintin croise son chemin mais ce dernier n’a pas à jouer de flûte pour s’en débarrasser. Un bond lui suffit pour s’accrocher au fût d’un lampadaire et le laisser – bien sagement – passer son chemin en compagnie de sa horde maléfique.
Autre bête noire – parfois dangereuse et hostile – qui représente symboliquement une menace à fuir ou à éliminer : l’araignée. Cette dernière fait presque toujours l’unanimité contre elle, tant elle est crainte par bon nombre de personnes. Elle fait même partie du top 10 des phobies les plus communes dans le monde.
Il semblerait que ce soit son apparence qui déplaise. Ses grandes – et trop nombreuses – pattes crochues et velues, pour être précis. Si bien que même le plus petit des spécimens est capable de susciter l’épouvante.
Alors imaginez un peu si sa taille augmente… ce qui est le cas dans L’Etoile mystérieuse où, par deux fois, Hergé s’amuse à confronter son héros avec des individus XXL. A l’observatoire, d’abord, sur la lentille grossissante de la lunette astronomique, puis sur la météorite flottant en pleine mer, ensuite. Faut-il percevoir dans cette vision macro la perception que s’en font tous les phobiques ? Très certainement.
Question taille, les créatures légendaires ne sont pas non plus en reste. Le gorille de L’Ile Noire et le yéti de Tintin au Tibet donnent effectivement dans la démesure. Mais leur botte secrète à eux, c’est finalement plus la bestialité que le gigantisme. Enfin, c’est ce qu’Hergé essaie de faire croire à ses lecteurs…
De fait, à l’instar du célèbre King Kong – dont le mythe a lui aussi été créé de toute pièce –, tous deux crient et grognent avec une violence inouïe, à en glacer le sang. Mais cela s’arrête-là car s’ils font peur, c’est uniquement à cause des ragots et des fausses croyances que l’on nourrit à leur égard : « Ne riez pas jeune homme. Je parle de la bête qui vit sur l’Ile Noire, dans les ruines du château de Ben More, celle qui dévore tous ceux qui ont la témérité de s’aventurer par-là », explique un autochtone, en kilt et béret, pour dissuader Tintin d’aller à sa rencontre. Ou encore : «… Lui très méchant ! Manger yeux et mains hommes par lui tués », précise un sherpa à propos de l’Abominable Homme des Neiges.
Mais comme le dit si bien le capitaine Haddock dans Tintin au Tibet : « taratata ! » car ce ne sont-là que des sornettes. Des contes de « bonnes femmes » destinés à effrayer les crédules. Et puis, de toute façon, tous les lecteurs le savent, les récits d’Hergé se terminent toujours bien. Et dans le cas présent, la morale de ces deux histoires est claire : la cruauté et les cœurs de pierre n’existent bien que chez l’homme car aucun animal – même imaginaire soit-il – ne tue pour le mal. Convaincu car acquis à leur cause, Hergé a toujours su que les animaux étaient doués de sensibilité et leur prêta, de ce fait, une âme ainsi que des sentiments.
Par les pouvoirs qui leurs sont conférés…
Dans l’inconscient collectif, la peur rime toujours avec la mort et celle-ci fait, bien entendu, planer son spectre… ou plutôt ses spectres sur les Aventures de Tintin.
Le plus illustre représentant de cette armée des ombres apparaît même, dès le premier tome, puisqu’une séquence nocturne lui est consacrée. En l’occurrence, lorsque Tintin et Milou tentent de se débarrasser d’un trio de soviets venu les prendre au saut du lit.
Mais tel et pris qui croyait prendre puisqu’en pénétrant dans la chambre, les lascars tombent sur deux fantômes apparus comme par magie. Sous ses longs drapés immaculés, les lecteurs reconnaîtront plus facilement la silhouette de Milou que celle de Tintin – d’autant plus que ses oreilles et sa queue dépassent. Car ici, point de manifestation surnaturelle mais plutôt un habile subterfuge pour faire fuir des assaillants un peu trop gênants.
Dans Les Cigares du Pharaon, en revanche, les silhouettes d’Osiris et d’Anubis se forment spontanément dans les volutes de l’épaisse fumée verte qui inonde le tombeau de Kih-Oskh, où nos deux héros sont pris au piège. La présence de ces divinités funéraires majeures est loin d’être rassurante puisque leur principale mission consiste à accompagner les morts dans leur voyage vers l’au-delà.
Mais c’était sans compter sur le fait que l’Égypte soit une terre de mystère et donc, comme par miracle, ils échappent de justesse à « la vie éternelle ». Les lecteurs les retrouvent même sains et saufs, quelques pages plus loin, naviguant dans les sarcophages qui leur étaient pourtant destinés.
En Égypte, Tintin semble vraiment avoir la mort trousse puisqu’un peu plus tard, dans le récit, il est (soi-disant) exécuté avant d’être enseveli… vivant. Bien que terrifiant et traumatisant, ce stratagème macabre a toutefois été mis en place pour le tirer d’affaire. Ses croquemorts avaient d’ailleurs ingénieusement pensé à tout pour lui permettre de respirer depuis cette lugubre cachette souterraine.
Mais au royaume des morts hergéen, il en est un qui, mieux que tout autre, tire son épingle du jeu. Car, depuis sa création en 1948, l’inca momifié connu sous le nom de Rascar Capac a terrorisé, à lui seul, plusieurs générations de lecteurs. Et la raison est simple puisque, selon le dictionnaire, il s’agit… d’un mort-vivant ! Mais un mort-vivant capable d’incroyables sortilèges car il jongle aussi bien avec le feu qu’avec des boules de cristal.
En prêtant vie et pouvoirs à ce squelette censé être figé dans son éternité, Hergé se rit des croyances populaires qui véhiculent l’idée que tout profanateur de tombe doit être puni.
A bon entendeur !...

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